C’était vers la fin février 2011. A une altitude de 3.000 mètres, dans une forêt himalayenne avec des glaçons qui pendent en dehors du toit de chaume, j’étais assis en profonde méditation. Dix heures de calme parfait du corps et de l’esprit se sont écoulées aussi facilement que la nuit vire à l’aurore.

Les doux rayons de la pleine lune se sont posés sur le Sri Yantra, un mandala en face de moi. Ce mandala était une représentation géométrique de kunkalini ou Mère Divine et il faisait partie intégrante de la méditation que je faisais alors. Dans cette hutte, il y avait assez de fissures et de trous pour permettre à la lumière et à l’air d’entrer comme ils le voulaient. C’était une vision magnifique que d’avoir le centre du mandala éclairé par un rayon de lune.

Je l’avais dessiné sur un papier avec un stylo et j’ai utilisé ce simple morceau de papier pendant sept mois. La petite hutte dilapidée était plongée dans l’obscurité, si ce n’était le clair de lune qui éclairait le mantra très mystiquement, voire mystérieusement. J’avais débuté à 17 heures et il était alors 3 heures du matin. Cela m’avait pris des années pour en arriver là, à un stade où je pouvais m’asseoir en une simple posture aussi longtemps que nécessaire sans que cela affectât la clarté de ma méditation ni l’intensité de ma concentration.

J’ai susurré ma prière en remerciant Dieu, les diverses énergies et forces de la nature de m’avoir permis un jour supplémentaire de sadhana. En consacrant ma méditation au bien-être de tous les êtres vivants, j’ai accompli dix mudras, des contractions, pour canaliser l’énergie acquise par une pratique intense. Dans la hutte, les rats ont bondi dans toutes les directions, comme s’ils savaient que c’était l’heure de me lever et l’heure pour eux de me sortir de ma sadhana et de m’asseoir.

J’avais l’habitude de m’asseoir, de méditer et de dormir au même endroit. Trois planches de bois les unes à côté des autres formaient mon lit de 90×180 cm sur le dol boueux. Sur ces planches il y avait un fin matelas de coton. Sur ce matelas, une couverture. Et sur cette couverture il y avait un oreiller. C’est là que je me suis assis et que j’ai médité pendant sept mois, avec une moyenne de 20 heures par jour. La plupart du temps j’ai médité entre 18 et 22 heures. En suivant un régime strict, qui était de commencer ma méditation à la même heure, tous les jours où j’ai poursuivi ma pratique.

Alors que je méditais toute la nuit, les souris venaient et dormaient sur l’oreiller près de moi. Pendant mon temps de dix heures, je m’asseyais là sans bouger, même si elles me sautaient sur les genoux. Ce n’est pas que je n’avais aucune affinité pour elles, je n’étais simplement pas prêt à perturber, encore mois à abandonner ma méditation pour une bande de rats. J’ai d’abord ressenti une grande répugnance à voir des rats sautiller autour de moi mais, au fil du temps, j’ai développé une sorte d’amitié envers eux. C’étaient mes compagnons et le même Dieu demeurait en eux.

‘Tu pourrais méditer un peu’, murmurai-je à celui qui se cachait tout près en lançant des regards devant et derrière en essayant d’anticiper mon mouvement. Une chose que la méditation contrôle, ce sont les tendances indociles du mental.

Lors des sept mois où je me suis trouvé là, les rats n’ont rien épargné. Pas même mon châle, ni les batteries de rechange de ma lampe électrique. J’avais une petite bouteille d’huile de clous de girofle, ils ont pris toute la bouteille la première semaine. Mais c’était une petite bouteille, qui avait à peu près la taille de mon pouce et les rats sauvages étaient plus grands que leurs cousins des villes. Les rats creusaient dans tout – les planches de bois qui constituaient les murs de cette hutte, le mélange de bouse de vache et de boue qui avait rempli quelques-uns des trous béants, le toit de chaume, une paire de sacs de plastique qui me servaient de bâche temporaire collée sur le toit pour l’empêcher de fuir. Ils grignotaient tout là où ils pouvaient introduire leurs dents.

Pourtant, ces rats agressifs n’ont jamais détruit ma literie, y compris ma seule couette, mon matelas et deux oreillers (je m’asseyais sur un oreiller et je gardais l’autre sur le côté). Comme s’ils savaient qu’il me serait extrêmement difficile de fonctionner sans ma literie. Outre le mental calme, c’était le seul confort que j’avais dans cette étable qui tenait avec des planches de bois, une bâche, de la bouse de vache et du foin. Les rats ne m’ont jamais fait de mal, pas même une seule fois. Mais, surtout, ils ne se sont même jamais approchés de mon mandala, le Sri Yantra mystique. Ils n’ont même pas grignoté une seule fois le chiffon rouge qui le couvrait quand je ne l’utilisais pas, ni le papier lui-même. Comme s’ils savaient que ça n’était pas qu’un simple morceau de papier mais un champ d’énergie, pur et en même temps divin.

J’ai parfois pensé qu’ils ne faisaient que jouer, que m’éprouver, me taquiner, plaisanter avec moi. La nature fait tout cela avec celui qui cherche à s’élever au-dessus de ça. Avant qu’elle ne vous rende apte à la félicité et à la perspicacité, avec des siddhis et des pouvoirs, elle s’assure que vous êtes le bon bénéficiaire. Il y a trop de risques. Un homme impropre, un Hitler, peut causer un tort irréparable et éternel à toute l’humanité.

J’ai soulevé la petite porte – une porte provisoire faite en clouant ensemble quelques morceaux de bois – et je l’ai mise sur le côté. Je me suis courbé à moitié et je suis sorti. Le doux rayonnement de la lune s’était heurté à l’obscurité de la nuit hivernale. La lumière s’était fait un chemin par amour, donnant un sentiment de plénitude à toute la création, comme pour prouver que la lumière et l’obscurité pouvaient coexister. Cette dualité est la beauté de notre existence. Joie et peine, chaleur et froid, bien et mal coexistent. Un état de sérénité intérieure, sans vagues d’égoïsme, qui résulte de la méditation, vous aide non seulement à vivre au milieu des contradictions de la vie, mais vous les fait vraiment apprécier.

La neige était partout, étincelant magnifiquement sous le tranquille clair de lune. Les arbres étaient calmes, comme si branches et feuilles dormaient aussi. Un vent glacé soufflait doucement. Mes oreilles et mon nez ont gelé au cours de la première minute. Au loin, j’ai entendu des animaux sauvages bouger soudainement, comme surpris par ma présence inattendue. Un cerf a bramé bruyamment et un autre a rendu un son criard, ‘baa’. En un instant, le grand champ s’est retrouvé plein d’activité. Des ours sauvages rendaient des sons faits d’un mélange de cris enroués, de hurlements et de grincements, et couraient vers le haut des collines. Les daims et les biches galopaient vers les bois. D’autres animaux, probablement un ours, à une plus grande distance, se déplaçait aussi dans les bois.

Ils ont été cette nuit-là plus visibles que la plupart des autres nuits, car cette nuit, ce n’était pas seulement la pleine lune mais il y avait aussi le ciel clair – une rareté au cours des trois mois passés avec de fréquentes tempêtes, pluies, chutes de neige et grêle. Tout le champ devant moi scintillait comme s’il était le terrain de jeu de Dieu, fait de poussière d’argent.

C’était pure félicité que de voir errer ces animaux sauvages.

Je ne ressentais aucune peur (l’absence de crainte est un produit dérivé d’une bonne méditation). J’étais amoureux, un avec tout ce qu’il y avait autour. Les Vedas appellent cela advaita. La peur n’apparaît que dans la dualité, dans un sentiment de séparation, peur que d’une manière ou d’une autre vous pourriez perdre l’autre ou qu’ils pourraient vous faire du mal. Mais qui pourrait vous faire du mal quand il n’y a que vous tout autour ? Il n’y a aucune peur dans une union divine. Cet état d’union parfaite est l’état final de la méditation. Dans cet état, la méditation cesse d’être une action. Au lieu de cela, elle devient un phénomène, un état du mental.

Ces êtres magnifiques de la vie sauvage n’étaient qu’une extension de mon existence. C’est là que vous n’avez pas peur de votre propre corps. Comme tout ce qui est dans l’univers, tous les animaux sauvages qui étaient là autour n’étaient rien d’autre que mon propre reflet. Ils étaient mes vies passées. J’ai été un ours, un cerf, un tigre. Tout le monde et toutes les choses qui sont autour de vous ont fait un jour partie de vous ou vous avez fait partie d’eux. La somme totale de tout ce que nous avons jamais été au cours de milliards d’années, dans des myriades de formes de vie, est éternellement présente en nous, avec nous, autour de nous. A tous moments. Ce n’est pas juste une manière de parler. Si vous continuez à poursuivre sur la voie de la méditation, un jour vous vivrez, vous saurez et vous comprendrez la vérité de mes paroles.

J’ai avancé la main vers le toit et j’ai ramassé de la neige. Elle était plus dure que d’habitude parce que ce n’était pas de la neige fraîche. Elle était de la nuit précédente. Quoiqu’il en soit, elle était délicieuse. Elle a calmé la chaleur excessive qui avait été crée en mon corps par la méditation intense. Les vibrations subtiles s’étaient peu à peu transformées en des sensations profondes qui me couraient à travers tout le corps et qui s’intensifiaient dans ma tête comme des chutes d’eau et des ruisseaux qui courent à travers les collines et les vallées himalayennes et qui tombent dans le Gange. Les sensations dans ma tête étaient au-delà de ce que je pouvais supporter ou au-delà de l’expression. Je n’avais pas encore appris à me débarrasser de ces sensations aigues. Une clarté superbe de l’esprit, des sens, du passé, du présent et de l’avenir courait à travers le fleuve de ma conscience. Il m’arrivait de ne pas vouloir ces sensations car elles me rendaient complètement incapable de faire quoi que ce fût d’autre. Le simple acte consistant à me mettre un tilaka sur le front après m’être baigné devenait un défi.

Tout ce que je pouvais faire était de méditer, et à chaque fois que je méditais elles continuaient à s’accumuler à un degré tel que c’était comme si mon corps n’était pas fait de chair et d’os mais qu’il n’était qu’un conduit de sensations, un récipient d’énergie. Le récipient lui-même n’était fait de rien d’autre que d’énergie. Je vibrais comme s’il n’y avait aucune réalité physique à ma propre existence. Et pourtant le corps était gouverné par les lois de la nature, j’avais donc subi ma juste part de peines et de douleurs. Mais ces douleurs n’avaient fait qu’intensifier ma résolution de persister dans ma méditation, je pouvais donc aller au-delà des entraves de ce corps.

Savoir seulement que ce corps n’est qu’un véhicule, ou que nous tenons en nous tout un univers, cela est une connaissance incomplète. C’est de la sagesse sans perspicacité et cela ne conduit pas à la félicité mais à l’ignorance. Je dis ‘ignorance’ parce que vous finissez par former ces concepts sans compréhension expérimentale. Les rigueurs de la méditation ne sont pas pour les coeurs faibles. Par-dessus tout, au commencement, elle exige une patience extraordinaire et de l’autodiscipline.

Je suis allé au profond des forêts himalayennes à la recherche d’une solitude encore plus intense. Des villageois ont fait tout le chemin pour me rencontrer le dernier jour de ma méditation dans les bois. Quand je suis sorti de ma hutte sept mois plus tard, ils ont été surpris. Ils pensaient qu’un sadhu très faible et fragile allait sortir de la hutte car j’avais vécu avec très peu de choses pendant plus de sept mois dans des conditions extrêmes. Je sortais parfois en pleine nuit et mangeais de la neige.

Je n’ai pas vu mon visage pendant des mois. En me regardant dans un miroir minuscule, je me mettais le tilaka sur le front une fois par jour après la toilette faite avec de l’eau glacée. Ce miroir était trop petit pour donner un reflet de mon entier visage. Je ne savais pas comment j’étais. Je savais que j’avais perdu du poids mais je ne ressentais aucun manque d’énergie.

Il ont été surpris parce qu’il n’y avait même pas le moindre signe de faiblesse physique ou de fatigue. J’ai même été surpris un moment en regardant mon visage, la lumière dans mes yeux, mais seulement momentanément. Car je savais que mon âme, libre de tous les liens de relations, de religion et du monde, s’élevait haut dans l’univers infini de la félicité. Ma source d’énergie n’était plus la nourriture que je prenais mais les pensées que je pensais. Et je ne pensais à rien. J’ai été sans pensée pendant longtemps. Toutes les pensées que j’avais n’étaient que Dieu ou amour.

Que se passe-t-il quand vous barattez du lait ? Il se transforme en beurre, et une fois fait, il ne retourne jamais à l’état de lait. Si le lait peut rester quelques jours avant de devenir sûr, le beurre peut rester frais une paire de semaines. Si vous chauffez le beurre, il devient du ghi, et le ghi peut rester inaffecté pendant des années. Peu importe comment vous le traitez, il ne redevient jamais du beurre ni du lait.

L’état final de béatitude est semblable au fait de devenir du ghi à partir du lait : il est irréversible.

Je n’ai jamais voulu descendre des Himalayas. Cette félicité extraordinaire était au-delà de ce que je pourrais jamais exprimer. Des centaines de fois j’ai entendu le son non frappé en mon cœur. D’innombrables fois je me suis senti sortir de mon corps pour être partout où je voulais être. En de multiples occasions, j’ai entendu les sons les plus merveilleux, j’ai eu les visions les plus magnifiques. Mon monde était complet. Il n’y avait ni besoin de ni pulsion pour revenir. Au contraire, je voulais abandonner mon corps.

Mais la réalisation change quelque chose en vous de manière irrévocable. Vous ne pensez tout simplement plus à vous. Même si vous n’avez ni responsabilités ni famille, vous ne pouvez pas juste faire tout ce qui vous rend heureux. Vous reconnaissez quelque part que vous avez été béni de la manière la plus puissante et qu’il est de votre devoir de partager votre félicité avec ceux qui cherchent. Peu importe que vous puissiez vouloir ne pas en tenir compte, mais vous vous sentez obligé de vivre pour le monde autour de vous. De même qu’une vache trouve de la joie à nourrir son veau, vous trouvez votre joie en servant l’humanité. Peu importe comment le monde vous traite, vous n’arrêtez jamais d’être compatissant. Il arrive naturellement que vous finissiez par mettre l’intérêt des autres avant le vôtre. Dans votre conduite désintéressée, vous découvrez votre plus grand bonheur.

Quelque chose de miraculeux arrive à une telle personne désintéressée. Les forces de l’univers se mettent à vos pieds et attendent vos ordres. Vous ne pouvez pas être désintéressé sans commencer à voir tout le monde comme une partie de vous et vous comme une partie de tous les autres. Sans obtenir un aperçu de cette unité, vous vous traitez différemment des autres. Mais une fois que vous obtenez une compréhension expérimentale (pas seulement intellectuelle) de la véritable nature de votre mental et de tout ce qui est autour de vous, une compassion toujours débordante s’éveille naturellement envers tous les êtres sensibles.

Tout talent est sans valeur s’il n’aide pas notre monde à avancer. Toute méditation est inutile si elle n’élargit pas votre conscience, si elle n’amplifie pas votre existence et n’introduit pas en vous de la compassion, de la positivité et de l’amour. Voilà de quoi retourne la méditation. Tel a été mon voyage.

Allez, embarquez pour le vôtre.

 Ceci est l’épilogue de mon dernier livre sur la méditation : Un Million de Pensées. J’ai choisi de faire part de l’épilogue parce que de toutes façons vous pouvez lire les premiers chapitres en utilisant la fonctionnalité ‘Look inside’ d’Amazon. Livre détaillé sur la méditation, il est publié par Jaico Publishing House. Voilà quelques liens pour obtenir ce livre:

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Enfin, et c’est très important, mon immense reconnaissance à ceux qui publient des commentaires honnêtes sur Amazon. Je lis personnellement chaque commentaire. Merci beaucoup. Vraiment.

Paix.

Swami

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