Subhuti était l’un des principaux disciples de Buddha et il voulait depuis longtemps propager les enseignements de son maître. Un matin, alors que Buddha séjournait à Jetavana, juste au-dehors de sa demeure Gandhakutir, il se prosterna devant Buddha et lui demanda la permission de répandre partout son message.

“Lève-toi,” dit Buddha. “Il n’est pas facile d’enseigner. Même si tu dis de belles paroles, il y en aura énormément qui te critiqueront et qui te condamneront.”
“Avec vos bénédictions et votre grâce, Ô Shasta, je suis sûr que cela ne m’affectera pas. Ai-je la permission de Tathagat ?”

Buddha demeura silencieux quelques minutes et ne fit aucune autre remarque. Subhuti était assis là la tête baissée. Entre-temps, d’autres moines s’approchèrent de Buddha avec d’autres tâches relatives à Jetavana et à d’autres viharas, centres de retraite et monastères qui se multipliaient dans toutes les parties de l’Inde. Trois heures plus tard, Buddha prit son repas et entra dans sa petite maison pour prendre son repos quotidien.

Quelques heures passèrent, et lorsque Buddha apparut de nouveau pour son discours du soir, Subhuti était encore dehors la tête baissée.

“Tu es encore là, Subhuti,” dit Buddha. “Je pensais que mon silence t’avait donné la réponse que tu attendais.”
“Je ne suis pas assez sage pour connaître le sens du silence de Tathagat, Seigneur. Personne ne l’est.”
Buddha sourit et prit sa posture du lotus.

“Et que se passerait-il, Subhuti, si tu allais enseigner dans un village et que les gens préfèraient ne pas t’écouter ? Que ferais-tu ?”
“Cela ne me dérangerait pas, Seigneur, car je me dirais qu’au moins ils ne me traitent pas de tous les noms ni ne m’accusent.”
“Et s’ils le faisaient ?”
“Je sourirais quand même, ô Tathagat, car je me dirais que c’est un petit prix à payer pour répandre votre message, qu’ils peuvent faire bien pire en me maltraitant physiquement.”
“Et s’ils le faisaient et te jetaient des pierres ?”
“Je me sentirais toujours bien, avec la grâce de Tathagat. Je me dirais qu’au moins ils ne m’ont pas cloué au sol ni poignardé.”
“Et s’ils le faisaient ?”
“J’aurai à coeur de penser qu’ils ne m’ont pas tué.”
“Et, Subhuti, demanda Buddha avec son détachement habituel, s’ils te tuaient ?”
“Je serai très heureux, Tataghat, répondit Subhuti en relevant la tête pour la première fois.”
En regardant la forme magnifique de Buddha, les yeux pleins de larmes, il continua :
“A part mourir aux pieds de Tathagat, je ne peux pas penser à un meilleur nirvana que de mourir en répandant le message de Tathagat.”

“Subhuti,” dit Buddha en se levant de sa place et en l’étreignant, “tu es apte à enseigner. Ce matin, ce n’était que pour éprouver ta patience. Tu as l’attitude spirituelle requise pour te charger d’une grande cause.”

Dans cette sagesse d’une vie, rien d’autre ne pourrait peut-être formuler plus clairement les trois vertus essentielles qui définissent l’attitude spirituelle de quelqu’un. Patience, désintéressement et détermination. Je vois aussi dans le caractère de Subhuti un sens de reconnaissance et d’abandon. Nous ne pouvons pas développer d’attitude spirituelle inconditionnelle sans cultiver la patience et le désintéressement.

Le non accomplissement des désirs et les attentes sont souvent à la racine de la souffrance humaine. Pourquoi est-ce que les gens ne m’estiment pas ? Pourquoi mon partenaire ne m’aime-t-il pas ? Pourquoi le monde ne m’attend-il pas ? Pourquoi n’apprécie-t-on pas mon travail ? Etc, etc.

Si je me mets à donner un sermon sur le fait que les attentes sont mauvaises, cela ne marchera pas parce que vous savez déjà tout cela. Nous sommes si contraints et contrôlés par nos émotions et nos désirs que lorsque nous y sommes en proie, notre point de vue semble si bon et si légitime qu’alors aucune logique ne fonctionne. Cela ne peut toutefois pas être une excuse pour ne pas évoluer spirituellement.

Et cela me conduit au point crucial du sujet d’aujourd’hui : l’attitude spirituelle. A moins que nous n’adoptions un point de vue spirituel sur notre vie et sur celle des autres, nous ne pourrons vraiment pas espérer nous élever au-dessus de nos petites pensées et de nos petites émotions. Nous insistons trop sur le confort personnel, sur le ‘pourquoi on me traite ou on ne me traite pas d’une certaine manière’. Et qu’en est-il sur le ‘pourquoi ne devrais-je pas être plus désintéressé ? Pourquoi ne devrais-je pas être plus généreux ? Plutôt que d’être avec la foule qui s’oppose à Subhuti, pourquoi ne pourrais-je pas être Subhuti ?

Une attitude spirituelle, cela veut essentiellement dire de ne pas toujours nous mettre au centre de nos décisions et de nos actions. Peut-être n’avons-nous pas toujours à chercher ‘qu’y-a-t-il là-dedans pour moi’. Pourquoi toute action généreuse que nous faisons devrait-t-elle être payée de retour ? Après tout, si elle est vraiment désintéressée, alors qu’elle soit juste cela : désintéressée.

Avez-vous remarqué que, parfois, nous offrons un cadeau à quelqu’un et nous voulons savoir exactement ce qu’il va en faire ? Et nous pouvons même nous sentir blessés si nous découvrons qu’il ou elle ne s’en est pas servi et l’a donné à quelqu’un d’autre. Cela veut dire que nous n’avons jamais vraiment abandonné notre cadeau. Où est l’acte de donner là-dedans ?

Si vous souhaitez prendre en charge une cause pour aider les autres, une cause qui rende votre existence plus utile, qui à son tour rendra votre vie plus accomplie, développer une attitude spirituelle envers la vie et envers notre monde est une nécessité. Ce qui veut dire essentiellement que juste parce que l’autre me fait du mal, ou que les gens ne sont pas d’accord avec moi, ne me rendent pas la pareille, etc., ce ne sont pas d’assez bonnes raisons pour abandonner la patience, le désintéressement et la compassion. Et, parfois, la seule manière de transcender nos petits problèmes personnels se fait en consacrant notre énergie à de plus grands problèmes. S’inquiéter ou être rongé par les soucis est notre mula pravriti, notre tendance naturelle. Nous pouvons alors tout aussi bien nous inquiéter de causes plus grandes et altruistes que de nous embourber dans nos problèmes insignifiants.

Mulla Nasrudin se promenait avec son ami quand, soudain, de nulle part des nuages commencèrent à se rassembler dans le ciel. Avant même qu’ils s’en aperçoivent, il pleuvait à seaux.
“Mulla !” cria son ami, “ouvre ton parapluie ! Grâce au ciel, nous en avons un !”
“Ce parapluie n’est pas bon, s’efforça de dire Mulla sous la charge de la grosse pluie. Il est plein de trous.”
“Alors pourquoi diable l’emmènes-tu ?”
“Comment aurais-je pu savoir qu’il allait pleuvoir !”

Comme Mulla, nous portons notre bagage, notre parapluie moi-d’abord, en pensant que cela nous aidera, nous isolera, mais il est plein de trous. Il ne peut ni nous protéger ni protéger ceux qui sont autour de nous. Ni du soleil ni de la pluie. Il ne fait aucun doute que nous devons prendre soin de nous, nous amuser etc., mais passer toute sa vie à ne faire que ça, c’est tout simplement de l’ignorance.

Si c’est la réalisation que vous recherchez, regardez devant vous. Même au-delà de toutes les méthodes de méditation, de yoga, etc. Les méthodes ne conduisent pas forcément à la réalisation. Alors qu’elles peuvent nous aider à devenir plus conscients de nos paroles, de nos actions et de notre discours, à la fin de la journée c’est notre attitude qui alimente notre réalisation. Les pages de l’histoire sont pleines de saints désintéressés de toutes religions qui n’ont jamais fait tel ou tel kriya, ils ne se sont pas assis pour pratiquer le yoga ou la méditation selon les écritures yoguiques, et étaient-ils pour autant moins illuminés ? Je ne le pense pas. Ce qu’ils avaient était une vision du monde noble et compatissante.

Plus votre point de vue est spirituel et plus votre vie devient sublime. Le pardon, le désintéressement, la patience, la compassion et la reconnaissance coulent alors naturellement et sans entraves comme les cascades himalayennes lors des moussons.

Soyez patients. Donnez avant de prendre, donnez bien plus que ce que vous souhaitez prendre. La nature vous le rendra. Cela ne rate jamais.

Paix.

Swami

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