J’aborderai aujourd’hui l’une des émotions humaines les plus difficiles. Dans le passé j’ai écrit dessus et j’ai dit d’elle qu’elle était une action, un choix conscient. Le problème est que même si c’est une action, cette émotion est en réalité très difficile à pratiquer parce que nous sommes souvent si pris par nos sentiments que la majeure partie du temps nos émotions nous emportent. Elles n’aiment pas du tout les choix. Quelqu’un vous énerve et vous vous mettez en colère avant de vous en rendre compte et se mettre en colère ne semble pas être un choix mais une réponse naturelle.

Mais je ne parle pas de la colère, de la haine, de la jalousie, de l’envie ou de la tristesse. Avec pleine conscience et dharma, vous pouvez vous élever au-dessus de ces émotions et d’autres. Mais se tenir loin de la plupart des émotions est une émotion qui est essentiellement la base de la paix éternelle. Lorsque j’ai écrit là-dessus auparavant, j’ai dit que si vous continuez de la pratiquer, de simple action ou de simple émotion elle devient un état de votre être. Elle devient une partie de votre nature. Permettez-moi de partager avec vous une petite histoire avant d’aller plus loin sur ce sujet.

Bouddha décida un jour de s’éloigner pour quelque temps. Il demanda à ses principaux disciples comme Ananda, Shariputra et autres de rester au monastère alors que lui partirait à l’aventure. C’était tout à fait inhabituel parce qu’en général partout où Bouddha allait il était accompagné de ses dévots et de ses disciples qui l’aimaient profondément et le vénéraient plus que leurs propres vies. Ils voulaient toujours être dans les parages pour pouvoir voir sa belle forme, écouter ses calmes paroles et par-dessus tout simplement pour pouvoir le servir. Mais cette fois-là Bouddha leur demanda de ne pas le suivre jusqu’à ce qu’il le permette.

Alors qu’il marchait de village en village en explorant de nouveaux endroits, beaucoup de gens ne le reconnurent pas. Ils ne pensaient pas que c’était Gautama parce qu’il n’avait pas de suite, il n’y avait pas de foule. Il errait comme tous les autres moines, discret et seul. Sur sa route, Bouddha s’approcha d’un homme pour obtenir des aumônes. Mais l’homme était éperdu et livide car il venait de perdre la seule vache qu’il avait quelques minutes auparavant. Dans un accès de colère, il commença à crier sur Bouddha et à lui lancer des injures. Le sage resta calme et s’éloigna. Mais un villageois voisin ressentit la présence indubitable de Bouddha et le reconnut.

Il calma l’insulteur et dit : “Savez-vous qui c’était ?” “Qu’est-ce que j’en ai à faire ?”
dit l’homme. “Eh bien, vous devriez vous en faire. C’était Tathagata, le Bouddha Lui-même.”
“Que dites-vous ?” s’exclama l’homme. “Ce n’est pas possible parce qu’il y a toujours une grande foule qui le suit. Où sont ses disciples ?”
“Ça, je ne le sais pas, mais je peux vous dire que c’était Bouddha. J’ai entendu dire qu’il voyageait seul pour quelque temps.”
L’homme se sentit immensément coupable et il décida de trouver le sage pour pouvoir implorer son pardon. Il le trouva le lendemain et tomba à ses pieds.
“Sage, pardonnez-moi !” dit-il. “J’ai vraiment honte de vous avoir insulté. Je vous en prie, punissez-moi pour pouvoir être purifié.”
“Vous punir pour quoi ?” demanda Bouddha calmement.
“Pour vous avoir injurié, mon seigneur.”
“Quand donc l’avez-vous fait ?”
“Hier”, dit-il.
“Je ne connais pas d’hier”, dit Bouddha. “Je ne connais qu’aujourd’hui.”

Le pardon. Le pardon est la plus difficile de toutes les émotions. Permettez-moi de faire pour vous une subtile distinction. Lorsque quelqu’un s’excuse et que vous lui pardonnez, c’est un acte de pardon. Ce n’est pas grand chose parce qu’il a admis sa faute. S’il est honnête et qu’il s’engage à ne pas la refaire, sa sincérité vous fait fondre. Je fais seulement allusion à un état supérieur du pardon, qui est le pardon en tant qu’émotion. La capacité de faire l’expérience du pardon et de l’exercer avec ou sans confession de la part de l’offenseur est l’une des émotions les plus grandes. C’est le sommet de la réalisation spirituelle, juste après la compassion.

Il y a un message profond dans cette histoire sur Bouddha. Les gens tiennent souvent à des animosités comme à des possessions de valeur. Ils ne veulent pas renoncer même quand ils le peuvent. La vie est assez difficile telle qu’elle est, et la raison pour laquelle ils la rendent encore plus difficile en se remplissant de plus en plus de rancune est un aspect mystérieux et amusant du comportement humain. N’oublions pas qu’aujourd’hui pourrait être notre dernier jour sur cette planète. Chaque jour est un nouveau commencement. Nous nous brossons, nous nous baignons, nous nous habillons, nous mangeons pour commencer notre nouvelle journée. Pourquoi ne pas la rendre véritablement nouvelle ? Pourquoi ne pas nous rappeler chaque matin qu’aujourd’hui je ne vais pas permettre à mon passé de faire irruption dans mon présent ? Qu’aujourd’hui je vais rencontrer tout les gens comme si je les rencontrais pour la première fois. Est-ce faisable, pourriez-vous demander ? Eh bien, vous le ne saurez pas avant de l’avoir tenté.

Le moment présent est vraiment au-delà du jugement, de l’analyse et de l’interférence. Comme Bouddha, si nous voulons vivre maintenant, dans notre aujourd’hui, notre demain nous fera de moins en moins mal. Alors que l’homme avait tort d’insulter Bouddha, la réalité est que nous ne connaissons pas tout ce par quoi il était passé. Peut-être avait-il hypothéqué la seule ferme qu’il avait pour acheter son unique vache. Peut-être sa famille mourait-elle de faim, peut-être souffrait-il d’une maladie mentale. Nous pouvons dire que sa conduite est antisociale, nous pouvons l’étiqueter comme mauvaise personne, mais nous n’avons aucun droit de le juger, lui ou ses sentiments. Bouddha ne lui a pas fait de sermon, il ne l’a ni réprimandé ni jugé. Il n’a fait qu’exercer sa propre conduite. Et cela m’amène à un point important.

Nous jugeons souvent les sentiments des autres. Si quelqu’un se sent blessé par nos actions, nous pouvons dire ou penser qu’il ou elle dramatise. Faire cela c’est faire une erreur de plus. La vérité est que nous ne savons pas. Nous avons d’abord blessé quelqu’un et ensuite nous avons pensé qu’il ne devrait pas avoir mal ou pas aussi mal. C’est de l’ignorance. A quel point une personne est sensible à ceci ou à cela est son choix personnel et souvent il ne s’agit pas de cet incident particulier mais de l’expérience culminante de toute sa vie qui se trouve derrière cet incident.

Ni l’excuse de l’offenseur ni le pardon de la victime ne sont possibles s’ils sont appelés à se juger l’un l’autre. Ayez le courage de vous excuser lorsque vous commettez une faute. Cela ne vous rapetissera pas, cela vous rendra fort. Et ayez la grandeur de pardonner lorsque quelqu’un dit ‘désolé’. Cela ne vous amoindrira pas, en fait cela vous rendra divin. Si vous ne pouvez pas pardonner, essayez au moins de ne pas juger.

Un homme à la chasse vise un ours qui ne se doute de rien, mais il le manque. Pour se défendre, l’ours se met à le charger furieusement. Le chasseur, tremblant de peur, tire une nouvelle fois mais le manque encore. En fin de compte, il laisse tomber son fusil et court pour sauver sa vie, mais il ne faut pas longtemps pour que l’ours soit sur lui.

Le chasseur tombe à genoux et prie : “Seigneur, s’il te plaît, fais en sorte que cet ours trouve un dharma, une religion, avant de me tuer.”
Fort miraculeusement, l’ours s’arrête, tombe aussi à genoux et se met à prier. “Cher Seigneur”, dit-il, “je te prie d’accepter ma reconnaissance pour cette nourriture que je vais recevoir…”

Nous voulons souvent que l’autre soit vertueux quand nous sommes de ce côté-ci de la clôture et nous tirons tranquillement des balles simplement parce que nous pouvons le faire. Cela a peu de chances de réussir.

Mais permettez-moi de vous dire un petit secret : à chaque fois que vous pardonnez sa faute à quelqu’un, la Nature vous pardonne l’une des vôtres. Le jour où vous n’aurez plus de rancune dans votre vie envers qui que ce soit, où vous n’aurez plus personne à qui pardonner, la Nature elle non plus ne laissera rien contre vous. Et je ne pense pas devoir vous dire la lumière que vous ressentirez alors, comme vous volerez loin et libre comme un oiseau heureux dans le ciel bleu. Quand vous pardonnez à quelqu’un, vous ne faites pas que laisser partir son erreur, mais aussi la blessure et la négativité que vous portiez en vous du fait de son action. Ne pas pardonner à l’autre, c’est vous punir vous-même pour ses erreurs. Cela ne vaut pas le coup. Pour l’instant, excusez-moi pour ce long courrier.

Allez, pardonnez-vous à vous-mêmes, pardonnez aux autres, pardonnez à tout le monde. La vie est trop courte.

Paix.
Swami

Partagez avec vos amis: Share on Facebook0Tweet about this on TwitterShare on LinkedIn0Google+0Email to someone