Je me demande parfois pourquoi nos épreuves nous répugnent tant. Tout ce qui ne correspond pas ce que nous attendons de la vie, nous l’appelons souffrance. Que ce soit une personne difficile, une situation difficile ou un problème difficile, tout ce qui nous embête nous devient indésirable. Très vite. Nous voulons que ce soit mis de côté. Je ne pense pas que le problème existe par rapport à ce que nous attendons en tant que tel, car nos désirs se trouvent à la racine de notre progrès, qu’il soit matériel ou spirituel. Le véritable problème se pose par rapport à la nature irréaliste de nos attentes, dont la plus grande est notre désir que tout ce qui va bien dans notre vie reste tel quel.

Padmasambhava, généralement connu sous le nom de Guru Rinpoché, était un jeune mystique indien du 8ème siècle qui a passé la majeure partie de son âge adulte au Tibet. Son charme et son mystère étaient tels qu’il a été vénéré et aimé par tous ceux qui l’ont jamais rencontré, ne serait-ce que brièvement, si ce n’est par certaines personnes de la royauté et des gens du peuple qui l’enviaient. Les gens comblaient grandement le Rinpoché d’affection, de louange et de présents. Le roi lui a offert une place permanente dans son propre palais et l’a traité comme un fils. Il semblait tout simplement destiné à la richesse et au pouvoir dont il jouissait. C’était un orateur audacieux qui disait sa vérité sans aucune crainte. On prédisait même que Rinpoché serait un jour le Souverain du Tibet.

La légende dit qu’alors qu’il dansait un jour en extase, en tenant les ustensiles rituels du roi qui consistaient en une cloche et un trident, il les a lancés en l’air à partir du toit. Ils sont tombés en bas dans la rue, le trident atterrissant sur la tête d’un passant et le tuant sur le coup. Ceux qui le jalousaient ont saisi l’occasion et ont fait de la propagande contre lui. Ça a marché et le public s’est vite senti outragé. Sa jeunesse a été appelée inexpérience et sa vérité arrogance. Les gens du lieu ont tout fait pour que Rinpoché fût banni de la communauté.

Il a passé le reste de sa vie dans les contrées sauvages. Mais ce seul incident a suffi pour éveiller Rinpoché, pour le mettre face à face à la réalité de ce monde, à l’impermanence.

C’est parfois tout ce dont vous avez besoin, juste d’un évènement pour vous éveiller. Juste un appel à l’éveil pour vous aider à voir ce qu’est vraiment ce samsara – irrationnel et impermanent. Un évènement de ce genre qui transforme la vie change alors à jamais votre manière de voir. Vos anciens penchants viennent encore vous hanter, mais le ‘vous’ qui est éveillé prend la vie différemment.

Ce monde peut vous offrir tout ce que vous pouvez imaginer, à l’exception de la permanence. Ceux qui vous aiment aujourd’hui, cela leur passera un jour. Peu importe que les choses puissent sembler stables et permanentes, cela est destiné à s’évanouir. Rien ici-bas n’est destiné à durer. Les forêts brûlent, les montagnes bougent, les fleuves s’assèchent, les océans reculent, les glaciers fondent, les gens meurent. Que ce soit gigantesque ou minuscule, comme la chaleur dans le feu ou l’huile dans les olives, la nature inhérente de toute chose perceptible est impermanente.

Si nous pouvions être conscients de la nature transitoire de ce monde, les épreuves ne nous feraient pas si mal. Quand vous tenez pour acquis que ceux qui sont en votre faveur aujourd’hui pourront être contre vous demain ou vice-versa, leur comportement ne vous surprendra plus. Lorsque vous êtes très heureux, rappelez-vous simplement que cela ne va pas durer. Et lorsque vous êtes fort triste, demandez-vous pourquoi. Non pas pourquoi cela m’arrive, mais pourquoi suis-je triste ? Qu’est-ce qui me gêne ? Pourquoi est-ce que je réagis comme ça ? Est-ce que cela me convient ? Est-ce sage ? Etc. Un vent frais de conscience réfléchie apaisera votre existence desséchée presque immédiatement.

Bonheur et tristesse, comme plaisir et peine, sont des sentiments passagers. C’est simplement que nous méprisons tant la tristesse et la peine qu’au moment où il y en a ne serait-ce que la plus légère trace dans notre vie, nous sommes déconcertés. Un fruit qui vole et qui atterrit dans votre salade, c’est assez pour ruiner toute l’expérience d’un grand repas.

Souffrance ou tristesse, ce n’est ni bien ni mal. Si vous voulez avoir une chance de suivre le mouvement de votre vie (et de jouir du processus) il est impératif que vous vous rappeliez que rien n’est permanent, que la souffrance est ok. Je ne parle pas de la souffrance de masse comme les enfants qui meurent de faim. Cela ne pourra jamais être ok. Le fort doit protéger le faible. Je parle de la souffrance individuelle. Celle qui nous fait ressentir que la vie ne vaut rien. A la racine d’une telle souffrance se trouve le fait que nous nous accrochons à ce que nous attendons de la vie, comme si nous savions vraiment comment la vie devrait être. Nous oublions que tout le monde et que toute chose sera un jour séparé de nous. Personne ici-bas ne nous appartient vraiment de manière permanente. Chacun de nous se bat avec ses problèmes. Cela semble sinistre mais c’est généralement comme ça.

Dans son beau poème, Le Patriote, Robert Browning saisit l’essence de ce monde transitoire. La même personne à qui l’on a fait accueil royal un an auparavant est maintenant abandonnée par ses gens. On le comprend mal et il est condamné pour quelque chose qu’il n’a pas fait. Mais il prend à coeur de croire qu’au moins Dieu sait que même si on l’exécute maintenant, cela n’aura pas d’importance puisqu’il se reposera au ciel.

Il n’y avait que roses, des roses, tout le long du chemin,
Avec, à tour de bras, de la myrte sur ma route:
Les toits des maisons semblaient se soulever et se balancer,
Les flèches des églises flamboyaient, comme leurs drapeaux,
Ce même jour il y a un an.

L’air entrait en brouillard, des cloches tintaient,
Les vieux murs s’ébranlaient au milieu de la foule et des cris.
Si j’avais dit : “Bon peuple, le seul bruit me répugne –
Mais donne-moi ton soleil là-haut dans le ciel”
Ils auraient répondu : “Et après, quoi d’autre ?”

Oh, c’était moi qui sautait vers le soleil,
Pour lui donner à garder mes bons amis !
Nul homme ne pouvait le faire, si j’avais ne l’avais pas fait;
Et voyez ma récolte, ce que je moissonne
Aujourd’hui même, maintenant qu’une année est passée.

Il n’y a maintenant personne sur les toits
Juste encore quelques paralysés aux fenêtres;
Car la meilleure vue se trouve
A la Porte du Désordre – ou, mieux encore,
Je pense, au pied même de l’échafaud.

Je marche sous la pluie, et, plus qu’il n’en est besoin
Une corde me coupe les poignets par derrière;
Et je pense, par ce que je ressens, que mon front saigne,
Car ils me jettent, tous ceux qui ont un esprit,
Des pierres pour mes méfaits de l’année.

Ainsi je suis venu, et ainsi je m’en vais !
En triomphe, les gens sont morts.
Payé par le monde, que me dois-tu ?
Pourrait demander Dieu; au lieu de cela, maintenant
C’est Dieu qui rembourse : je suis donc plus en sûreté.

Cela ne veut pas dire que les gens ne s’aiment pas ou que c’est un faux monde, c’est juste qu’il est tout à fait temporaire et transitoire. Il n’y a absolument aucune garantie. Vous en souvenir vous aidera à marcher sur la voie du dharma. Cela vous donnera la force de faire les bons choix et de dire les bons mots. Et plus votre vie, votre conduite sera vertueuse et plus grand sera la paix que vous vivez en votre coeur. C’est aussi simple que ça, vraiment.

Mulla Nasrudin visitait une ville pour un séjour de deux semaines. Comme il avait un peu de temps libre, il se rendit pour satisfaire son désir d’un jour dans un hamam turc. En le voyant habillé si simplement, les employés en conclurent rapidement que ce client pouvait se satisfaire d’un manque de service. Il lui donnèrent un petit morceau de savon, une vieille serviette et ne lui prêtèrent pas beaucoup d’attention. Mulla était à peu près seul. Le masseur le plus inexpérimenté lui fit un massage et une friction ignobles. Au lieu de se plaindre, Mulla leur donna en sortant un généreux pourboire de cinquante dinars et les remercia profusément. Le personnel fut choqué de cette importante gratification.

Une semaine plus tard, Mulla revint au hamam. Le personnel savait maintenant quel homme riche et généreux il était. Ils lui accordèrent le traitement le plus choisi sous forme de compliments royaux, de serviettes duveteuses, une friction revigorante et un long massage. Une copieuse quantité d’eau chaude agréable fut versée sur Mulla. On lui servit du thé arabe et des dattes. Qui sait quel pourboire il pourra donner, pensaient-ils, s’il est heureux. Mais à la fin Mulla leur fronça le sourcil et leur tendit un pourboire d’un seul dinar.

“Excusez-moi, monsieur”, dit l’employé qui ne put s’empêcher de questionner. “La dernière fgois, nous vous avons à peine servi et vous nous avez pourtant donné un pourboire de 50 dinars. Cette fois-ci, nous vous avons donné ce que nous pouvions faire de mieux et vous ne nous donnez qu’un dinar. Nous ne savons plus que faire.”

“Oh,” dit négligemment Mulla en sortant, “le dernier pourboire était pour le service de cette semaine. Et le pourboire d’aujourd’hui, c’est pour la visite de la semaine dernière.”

Il en est ainsi aussi avec notre monde. La manière dont vous êtes servis et aimés dépend énormément de la manière dont vous êtes perçus et de tout ce que vous pouvez faire pour les autres. L’amour exige du sacrifice. Ce n’est ni bon ni mauvais. C’est juste la manière dont notre mental fonctionne. Et ce n’est pas seulement eux. Nous aussi nous aimons et nous servons les autres selon nos propres critères. An fin de compte, tout est cyclique, conditionnel et transitoire.

Votre bonheur comme votre éveil est totalement entre vos mains. Plus vous ferez attention à vos paroles, à vos actions et à vos intentions et moins vous serez agressif envers les autres et envers vous-mêmes. Plus vous serez doux envers vous-mêmes et plus vous serez heureux. Plus de bonheur, c’est de la bonté. Notre monde pourrait se contenter d’un peu plus.

Soyez doux. Tout le temps. Et vous êtes éveillés. Le samsara, même s’il est transitoire et illusoire, ne pourrait alors être plus beau.

Paix.

Swami

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