Quelqu’un m’a dit l’autre jour,”Comment puis-je obtenir l’illumination ?” “Ne pourriez-vous pas m’accorder une profonde expérience ? Je veux que ma vie change radicalement.”

Je reçois souvent cette question de nombreux chercheurs enthousiastes. Ils sont à la recherche d’une panacée, d’une réalité mystique qui résoudra pour toujours tous leurs problèmes (spirituels et émotionnels). Alors que de nombreux aspirants comprennent l’importance de la persévérance et de l’effort individuel, la plupart des autres cherchent une solution rapide. Voici une belle citation d’Adya Shanti qui reflète de plusieurs façons ce que je pense :

Beaucoup de chercheurs ne prennent pas la pleine responsabilité de leur propre libération, mais ils attendent une grande expérience spirituelle finale qui les y catapultera totalement. C’est cette recherche de l’expérience libératrice finale qui donne lieu à une forme rampante de consumérisme spirituel dans laquelle les chercheurs vont d’un enseignant à l’autre, en faisant des emplettes pour l’illumination comme s’ils achetaient des bonbons dans une confiserie. Cette promiscuité spirituelle transforme rapidement la recherche de l’illumination en un culte des chercheurs d’expériences. Et, alors que beaucoup de gens ont en effet de fortes expériences, dans la plupart des cas celles-ci ne mènent pas à la transformation profonde de l’individu qui est l’expression de l’illumination.

L’une des plus grandes idées fausses à propos de l’illumination est que cela arrivera. Il n’en est pas ainsi. Elle doit être gagnée, elle doit être vécue. Je trouve parfois difficile d’expliquer aux chercheurs que la véritable illumination n’est pas un moment ponctuel spécial, mais plutôt un aboutissement d’expériences et de pratiques qui mènent à la naissance d’une grande perspicacité. Je ne les blâme pas de penser que par la touche magique d’un guru, ou que peut-être frappés par la foudre, ils arriveront à un moment d’illumination. En partie parce que nous avons beaucoup de livres spirituels qui donnent cette impression. J’ai même peut-être transmis par inadvertance la même chose en faisant part dans mes mémoires d’une de mes expériences spirituelles les plus marquantes. L’’illumination de Bouddha sous l’arbre Bodhi est par ailleurs souvent interprétée comme un événement isolé d’une signification extraordinaire. C’était tout sauf ça.

En comprenant et en mettant en évidence de telles expériences, nous avons tendance à négliger l’énorme quantité d’efforts déployés pour réaliser cet état. Pensez un instant à l’illumination en remportant le prix Nobel. Nous ne pouvons pas l’obtenir simplement en rendant visite à d’autres lauréats du prix Nobel et nous ne pouvons certainement pas l’obtenir juste parce que nous le voulons. Après une vie d’engagement pour une cause ou après la production d’un travail phénoménal, et en supposant que les circonstances soient favorables, le comité pourrait considérer votre nomination et vous en accorder un. Nul doute que, dans une certaine mesure, remporter le prix Nobel amènera un changement dans votre vie et dans votre style de vie, que vous inspirerez plus de gens, etc. Mais, au-delà de cela, il n’y aura pas grand-chose. Cela ne va pas améliorer vos relations, cela ne va pas corriger votre santé physique, etc. Ces défis resteront.

Sans préparation ni disposition, toute expérience spirituelle n’est guère transformatrice. Et si une expérience ne déclenche pas en vous une sorte de transformation durable, si subtile soit-elle, elle n’a finalement que peu de sens. Lorsque vous continuez à suivre le chemin avec sincérité et avec diligence, de nombreux enseignements, leçons et expériences vous apporteront la sagesse de mener votre vie d’une manière différente ; autrement dit, d’une manière plus propice au maintien d’un état de félicité. Cela dit, même si vous êtes illuminé, cela ne veut pas dire que vous n’éprouverez pas de peine ou que vous trouverez toujours de la joie dans tout ce qui arrivera dans votre vie.

R.K. Laxman (1921 – 2015), l’un des dessinateurs les plus célèbres de l’Inde qui ait jamais vécu, écrit un joli passage dans son carnet de voyage Le Miroir Déformé.

Les gens s’intéressent à ma profession et ils essayent de dissiper leurs doutes en posant toutes sortes de questions. Récemment, une dame m’a demandé : “Est-ce que vous faites vous-même les dessins de vos bandes dessinées ?” J’ai répondu : “Oui.”Puis elle a demandé :”Et les légendes des dessins, les écrivez-vous aussi ?” “Bien sûr” ai-je dit. Et, finalement, elle a demandé : “Les idées pour les bandes dessinées, ne dites pas que vous les inventez aussi ?”

Il y en a une [question] que l’on pose plutôt rarement mais qui me fait entrer dans une profonde introspection. C’est : “Quand vous regardez autour de vous, tout vous semble-t-il amusant ?”

Un auteur de bandes dessinées ne mène pas une vie de rêve de plaisir perpétuel hors de la portée des soucis et des préoccupations qui minent ses semblables. Les prix fluctuants des oignons m’affectent de la même manière qu’ils enchantent ou outragent un instituteur primaire. De même, les impôts me dépriment. Les ennuis au micro et les embouteillages me rendent fou. Assurément, un médecin ne regarde pas toujours la vie en termes de toux, de rhumes, d’allergies et d’inflammations bronchiques. Une star du grand écran a, j’en suis sûr, assez de sens pour savoir qu’au-delà du champ de la caméra la vie ne continue pas à être remplie de scènes idylliques, de sexe, de chansons et de sang-ketchup. Alors pourquoi alors un dessinateur devrait-il voir des caricatures vivantes et entendre des dialogues hilarants autour de lui ? Je me console donc avec l’assurance que ma vision de la vie est aussi banale que celle de l’homme qui fait la queue pour avoir du sucre ou du kérosène.

L’illumination est quelque chose comme ça. Cela ne veut pas dire que vous ne ressentiez pas de peine ou que vous restiez éternellement insensible à tout ce qui vous entoure. Nous devons traverser tout cela du fait de notre karma, de notre tempérament et de notre attitude envers la vie. La seule chose qui change est que vous devenez un être plus spirituel, vous devenez de plus en plus résilient et gentil. Ce que la vie vous lance ne change pas, ce qui change c’est la manière dont vous l’attrapez ou l’esquivez. Quand il s’agit d’un point déterminant, vous devenez indépendant, très indépendant. Moins inquiet de ce que le monde pense de vous, de la manière dont il vous perçoit, etc. En d’autres termes, vous croquez vos propres bandes dessinées, vous écrivez vos propres légendes et, à la grande fascination ou à l’incrédulité d’autrui, vous trouvez aussi les idées.

Comme le dit le fameux dicton Zen,”Avant l’illumination : coupez du bois, allez chercher de l’eau. Après l’illumination : coupez du bois, allez chercher de l’eau.”

Être un jivan-mukta, une âme libérée, ou une personne éveillée, ne vous délivre pas de vos devoirs. La réalisation de soi n’est pas, comme le dit Eknath Easwaran, une compensation de nos bonnes actions. C’est simplement une vision de la vie que vous tirerez de la compréhension de l’expérience. Si vous voulez vraiment saisir la notion d’illumination, alors considérez-la comme un mode de vie, comme un engagement à pratiquer les vertus, comme une promesse de vous conduire d’une certaine façon et de mener votre vie d’une manière qui vous convient.

La libération, ce n’est pas de poser un superbe drapeau au sommet du mont Everest, mais c’est un voyage consciencieux et diligent qui serpente à travers de nombreuses promenades et randonnées, en s’arrêtant et en campant le long du chemin, en rencontrant et en accueillant les voyageurs, en captant les vues à couper le souffle, en appréciant les défis, en vous réjouissant de l’endroit où vous êtes déjà. Tout cela alors que vous êtes tourné vers l’intérieur mais orienté vers le but.

Lorsque vous réalisez cela, un meilleur sentiment de bien-être et de bonheur vous enveloppe. Vous comprenez qu’il n’y a pas de moments sombres, que vous êtes déjà illuminé. Vous avez juste besoin de vivre d’une certaine manière pour en faire l’expérience. Vous riez alors de découvrir que vous vous étiez pris au sérieux. Comme l’a dit Thich Naht Hanh :

Je ris quand je pense à la façon dont j’ai jadis cherché le paradis en dehors du monde de la naissance. C’est dans le monde de la naissance et de la mort que la vérité miraculeuse est révélée. Mais ce n’est pas le rire de quelqu’un qui acquiert subitement une grande fortune; ce n’est pas non plus le rire de celui qui a remporté une victoire. C’est plutôt le rire de celui qui, après avoir cherché longtemps et douloureusement quelque chose, le trouve un matin dans la poche de son manteau.

Un homme religieux appela un moine et l’invita à bénir sa nouvelle maison. Le moine refusa poliment la demande en disant qu’il était occupé.
“Mais que faites-vous?” insista l’homme.
“Rien.”
Pensant que le moine n’était peut-être pas d’humeur à lui rendre visite ce jour-là, il le laissa faire et lui téléphona à nouveau le lendemain. “Pouvez-vous venir aujourd’hui bénir ma maison ?”
“Désolé,” dit le moine, “je suis occupé.”
“A faire quoi ?”
“Je ne fais rien,” répondit le moine.
“Mais c’est ce que vous faisiez hier!” dit l’homme.
“Exact,” répondit le moine. J”e n’ai pas encore fini !”

L’illumination est elle aussi une affaire en cours. Il peut y avoir sans aucun doute un moment de transformation qui change quelque chose en vous pour toujours. Mais vivre ce changement est une question de pleine conscience et plus encore. Voilà la véritable illumination.

C’est tout. Cette vie. Elle est belle. Vivez-la. Aimez-la. Pour vous-mêmes, pour les autres. Riez-en. C’est tout ce qu’il y a à savoir. Pour la majeure partie du reste, la vie peut faire sans.

Paix.
Swami

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