En parlant régulièrement à de nombreuses personnes, en vérifiant les emails que je reçois de lecteurs du monde entier, j’ai pris conscience que toutes les fois que quelque chose de mal arrivait à quelqu’un, la première chose qu’il ressentait était un sentiment d’incrédulité. Alors que nous avons tous nos moments de tristesse où nous doutons de nous et nous sentons inutiles, même secrètement, nous croyons pour la plupart d’entre nous que nous sommes meilleurs que la moyenne de ceux qui sont dehors. La plupart des gens croient par exemple qu’ils sont plus généreux, plus attentifs. Ou qu’ils sont de meilleurs acteurs que leurs pairs. Ainsi, chaque fois qu’un évènement inconfortable vient frapper à la porte, la première réaction est : ça ne peut pas m’arriver, je ne mérite pas ça.

Un moment après, quand vous commencez à accepter que n’importe quoi peut arriver à n’importe qui, vous et moi compris, une autre question commence à vous tourmenter : Pourquoi moi ? J’ai appris à entendre tant d’histoires terribles de souffrance que vous êtes vraiment obligés de vous poser la question : qu’auraient pu faire x ou y dans leur vie pour mériter cela? Et quoique ils aient fait, la nature, Dieu, l’univers ou n’importe qui n’auraient-ils pas pu pardonner ? La vérité est que certaines questions n’ont tout simplement pas de réponse. La loi du karma, l’attraction, la manifestation, tout est parfois mis en échec. Il ne nous reste que quelques théories, des paroles de consolation et des probabilités.

Dans nos efforts incessants à non seulement ressentir des joies, des plaisirs et du bonheur mais aussi à nous y tenir à jamais, la seule chose qui semble vraiment demeurer éternelle est le contraire : la souffrance. Vous sautez quelques repas et le corps souffre de faim; vous sautez quelques nuits et vous souffrez de fatigue; vous sautez quelques jours de repos et vous devenez léthargiques, et ainsi de suite. C’est pratiquement comme si la nature ne voulait faire aucun rabais, comme si elle n’avait aucun respect pour les préférences individuelles. Pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi la souffrance fait-elle partie intégrante de notre vie ? Avant de fouiller plus loin, permettez-moi de partager avec vous une histoire tirée de la grande épopée du Mahabharata.

Après que les Pandavas aient gagné la guerre, ils sont allés voir Krishna pour le remercier. A l’avant de ces gens reconnaissants se tenait Kunti, la mère des Pandavas.

“Aussi loin que je puisse m’en souvenir, je vous ai toujours ennuyé avec mes problèmes, Krishna”, dit-elle. “Je ne vous ai jamais rien offert en retour de votre grâce et de vos bénédictions. Comme une mendiante, je n’ai fait que prendre de vous. Je sais qu’il n’y a rien que je puisse vous donner. Vous avez déjà tout, vous êtes tout en vérité, aussi tout ce que je pourrais vous offrir serait comme de montrer une lampe au soleil.”
En lui étreignant les mains, il dit : “Vous n’avez pas à me remercier. Je ne fais que suivre la voie du Dharma. Je suis heureux que vous soyez de nouveau la reine mère.”

“Mais, Krishna, je ne suis toujours pas heureuse, parce que j’ai peur. Aujourd’hui même, je ne suis pas venue vous remercier. Au lieu de cela je suis venue vous demander d’exaucer un dernier souhait.”

Krishna était là souriant, le regard calme et perçant.

“Je ressens beaucoup d’insécurité’, continua-t-elle. “En me battant constamment, en luttant contre l’adversité, j’ai perdu tous les gens et toutes les choses qui avaient pour moi de l’importance. J’ai vécu la plupart du temps dans une grande crainte parce les moments passagers de joie que j’ai connus ont été plutôt rares. Et maintenant que le Destin arrive au pas de ma porte en souriant, j’ai peur qu’avec tout le bonheur qui bouillonne je puisse vous oublier. Aussi je vous supplie, Krishna, de ne pas faire disparaître ma souffrance, parce qu’elle m’a toujours fait me souvenir de vous. Je ne veux pas vous perdre.”

Dans le bonheur comme dans la souffrance, nos prières ne sont pas destinées à offrir quelque chose à Dieu en retour. Que pourrions-nous offrir ? Elles ont pour but de garder intact le lien que nous avons avec lui. De même qu’un enfant pleure pour sa mère, qu’un poisson peut sauter aussi haut qu’il le peut mais qu’il retourne à l’eau, notre souffrance nous permet de garder le contact avec Lui, avec la nature, avec l’un l’autre.

Même si personne ne veut souffrir dans sa vie, Kunti ne le voulait pas non plus, mais en exprimant son souhait, elle a mis en relief la vérité de l’existence : la souffrance a une façon de vous faire rester uni à la source. Je ne dis absolument pas que nous devons tourner en rond en demandant de souffrir (ni que de toute façon c’est ce que vous feriez), mais je suggère que l’on pourrait peut-être considérer la souffrance autrement. Peut-être comme une saison, comme une phase temporaire. Je ne mérite pas de souffrir est une affirmation que la Nature ne comprend pas et Pourquoi moi est une question à laquelle elle ne répond pas. Aussi, si nous voulons vraiment aller au-delà du sentiment de souffrance, nous devrons nous concentrer sur une autre de ses dimensions.

Un de ces aspects est la force. La souffrance nous donne une force que le bonheur ne peut tout simplement pas nous donner. La première vous tend quand le second vous détend. La souffrance est le soleil ardent qui nous fait apprécier le froid. Elle est la nuit froide qui nous fait vouloir le chaud soleil. Elle nous maintient dans la réalité. Si vous croyez en Dieu, alors la souffrance ajoute de la vérité à vos prières, elle insuffle de la sincérité et de la dévotion dans relation personnelle que vous avez avec lui. Mais surtout, la souffrance nous maintient au sol, elle nous rend humbles. Et je peux ajouter que l’humilité est l’ingrédient le plus important d’une vie pleine de sens et heureuse. Quand vous souffrez, quelque chose en vous change à jamais. Vous en sortez plus fort, plus sage, plus reconnaissant et plus empathique.

Il est convenu que vous n’avez pas nécessairement à inviter la souffrance ou à mener une vie de privation pour apprécier la vie. De plus, la souffrance n’est de toute façon pas le genre d’invité qui a besoin d’une carte d’invitation. Mais quand elle vient dans votre vie, ce qu’elle fait invariablement, vous devez juste être patient et avoir affaire avec elle avec élégance. Vous ne pouvez pas vous battre avec elle ni lui dire de partir. Vous devez juste faire le contraire. Dans la sombre nuit de l’âme, vous devez allumer doucement la lampe de la foi. L’abandon de soi est la mèche et la dévotion est l’huile d’une telle lampe. Alors la présence de la souffrance n’imprègne plus toute la pièce, mais seulement quelques coins et à certains moments.

Quoiqu’il en soit, soyez reconnaissants, car la reconnaissance est l’antidote à la souffrance. Elle vous permet d’avoir les pieds sur terre et elle vous rend forts même dans les bons moments. La souffrance s’en va face à la reconnaissance; elles ne peuvent pas coexister. La peine peut être encore là, mais le baume de la reconnaissance guérit peu à peu les plaies du malheur. Car comme le sage l’a dit un jour : “La peine est inévitable mais la souffrance est optionnelle.”

Ne perdons pas ce que nous avons en essayant de trouver ce que nous avons perdu.

Paix.
Swami

Partagez avec vos amis: Share on Facebook0Tweet about this on TwitterShare on LinkedIn0Google+0Email to someone