Avant de vous mettre à lire ce courrier, laissez-moi vous dire en tout premier lieu que mon article d’aujourd’hui pourra sembler sec et ennuyeux à ceux qui ne sont pas en méditation. De plus il est bien plus long que mes courriers hebdomadaires habituels. Aussi, si vous n’êtes pas intéressé par la méditation ou par ses liens avec les différents niveaux de conscience humaine, vous pouvez sûrement vous passer de lire cet article. Je l’ai spécialement écrit pour ceux qui méditent sérieusement.

La semaine dernière, en classant ceux qui méditent en quatre types, j’ai promis de donner des détails sur les neuf états de conscience que l’on rencontre sur la voie de la méditation. Avant de plonger dans les différents états, il est important de comprendre que l’on ne doit pas confondre des expériences passagères ou uniques lors de la méditation avec l’atteinte d’un certain niveau de conscience. Par exemple : ressentir une sensation dans la colonne vertébrale ou entre les sourcils ou voir des éclairs de lumière ou des aperçus de l’avenir ne veut pas dire qu’un méditant a atteint un niveau avancé (sauf si vous en faites l’expérience à chaque fois que vous méditez). Ces expériences ont peu de signification. Elles peuvent même être des distractions.

Une partie importante de mon voyage de 22 années de méditation s’est concentrée sur l’établissement d’une base scientifique des expériences. Si je ne peux pas dupliquer ou reproduire mon expérience, alors je ne sais pas vraiment ce qui l’a causée. Si je ne sais pas ce qui l’a causée, alors je ne sais vraiment pas si elle était réelle et si on peut la transmettre avec conviction. Que nous ressentions des sensations ou que nous obtenions le contrôle sur le système involontaire du corps, si nous ne pouvons pas reproduire cela à volonté, cela veut dire que nous ne l’avons pas encore maîtrisé. Si une musicienne ne peut pas rejouer le morceau toutes les fois qu’elle souhaite le faire, alors ce n’est pas vraiment une experte. L’est-elle ? L’uniformité en toute chose vient d’une bonne pratique. Et la pratique est la base pour se faire le champion de l’art de la méditation.

Dans mon courrier de la semaine dernière, de nombreux lecteurs m’ont écrit qu’ils étaient terrifiés par le nombre d’heures qui étaient nécessaires pour devenir un méditant assidu et profond. Voilà la chose : je vous ai donné l’idéal le plus élevé et c’est à vous maintenant de savoir jusqu’où vous voulez aller. Mon travail est de vous dire la vérité.
Toutes les fois que vous pensez au samadhi ou à ressentir de la félicité par la méditation, je veux que vous fermiez les yeux et que vous pensiez à Einstein, à Edison, à Newton et à des gens comme eux. Réfléchissez seulement au nombre d’heures qu’ils ont consacrées à leur recherche pour créer les théories révolutionnaires qu’ils ont créées. Edison dormait pratiquement dans son laboratoire; il ne sortait pas pendant des jours d’affilée. Ou pensez à un pianiste professionnel. Un concertiste investit une moyenne de 10.000 heures de pratique et d’entrainement avec d’atteindre ce niveau d’expertise où jouer devient facile et naturel. La méditation n’est pas différente.Faites au moins le premier pas. Voilà au moins pour vous un rayon de lumière : passées les quatre premiers états de conscience, vous n’avez pas nécessairement besoin de vous asseoir et de méditer. Vous pouvez simplement maintenir une conscience méditative vingt quatre heures sur vingt quatre.

Certains lecteurs ont écrit qu’il était simplement impossible d’y mettre les heures dont j’ai parlé. Je suis amusé (non surpris) par la manière dont nous utilisons fortuitement le mot impossible pour dire je ne veux pas faire l’effort. La vérité est que cela se réduit à nos priorités. Si quelque chose est votre priorité, vous trouverez le temps. Et au fur et à mesure que vous avancerez sur le chemin, je vous garantis que vos priorités changeront. Elles changeront parce que vous évoluerez, vous grandirez spirituellement, émotionnellement, mentalement et intellectuellement. Cette évolution entraînera chez vous des changements profonds et permanents. Vous commencerez à regarder le monde d’une manière différente. Ce qui est important pour vous à l’heure actuelle n’aura plus alors la moindre importance.

Patanjali, Vyasa et d’autres sages, en exposant la voie de la méditation, ont listé neuf états de conscience. D’une certaine manière, ces états représentent l’évolution spirituelle de l’aspirant. Lisez mon courrier de la semaine dernière sur les types de méditants parce que le sujet d’aujourd’hui en est la suite.

1. Conscience Intellectuelle.

On l’appelle vitarka pragya. En plus d’intellect, vitarka veut dire aussi raisonnement et opinion. Pragya veut dire sagesse, connaissance ou intelligence. Dans cet état de conscience, l’intelligence se limite à l’analyse intellectuelle au niveau extérieur. La sagesse d’un méditant léger est souvent dépourvue d’intelligence expérimentée et elle se limite à la compréhension intellectuelle de tous les phénomènes. A ce niveau-là, tout ce que vous connaissez est de seconde main. Quelqu’un vous le donne. Les méditants de ce niveau sont heureux d’accepter la connaissance que les écritures ou les enseignants leur transmettent.

2. Conscience investigatrice.

Les textes yoguiques l’appellent vichara pragya. Cela veut dire : la conscience que vous obtenez en réfléchissant sur une pensée avec une sagesse attentive. Le méditant parvient alors à un certain degré de vivacité mentale. Un tel individu ne va plus pendre les écritures pour argent comptant, il commence à intérioriser les enseignements et à y réfléchir pour parvenir à leur vérité. Les deux premiers états se limitent aux méditants légers. Mais les deux suivants sont vécus par le méditant moyen.

3. Conscience heureuse

On l’appelle ananda pragya. Il est très intéressant de noter que le méditant moyen commence à faire l’expérience d’une conscience de félicité longtemps avant de réaliser l’état final (ce qui veut dire que la félicité n’est pas l’état ultime.) En commençant à s’élever au-dessus du conditionnement social et religieux, le méditant commence à se sentir déconnecté des écritures et des prédications. Il (ou elle) obtient le courage de mettre lui-même en question les écritures et de valider leur vérité. Une certaine stabilité commence à se faire jour et, ressentant de la tranquillité, il a des aperçus de sa véritable nature. En persistant, il fait invariablement l’expérience des états supérieurs de conscience qui suivent.

4. Conscience de Soi

On l’appelle asmita pragya. Asmita veut généralement dire ego. Dans cet état le méditant ressent que son soi individuel (sens de l’ego) se fond dans le soi cosmique. Vous commencez à ressentir que vous êtes la réplique exacte du macrocosme et que vous êtes à l’instant aussi infini et éternel que l’univers. Vous commencez à prendre conscience, non pas seulement intellectuellement, mais empiriquement, que vous n’êtes pas seulement le corps, le mental ou les sens, mais quelque chose qui est au-delà. Que vous êtes plus que la somme totale de la chair et des os, plus que vos seuls désirs, qu’il y a plus que ce que l’œil rencontre. Les méditants profonds font progressivement l’expérience des quatre états de conscience suivants.

5. Conscience unie

Les Yoga sutras et Upanishads l’appellent vashikara pragya. Sa signification ordinaire est subjugation du désir. C’est la première étape irréversible pour un méditant profond. Un praticien de ce niveau ne ressent pas l’agitation qui est due à ses désirs, même quand il ne médite pas. Sa conscience est maintenant unie à l’objet de méditation tandis que les désirs charnels et autres sont réprimés par une conscience supérieure. Imaginez ce qui arrive quand quelqu’un tombe amoureux. Dans son subconscient, il pense constamment à l’autre personne. Sa conscience est unie à la pensée de celle qu’il aime. C’est un état similaire de conscience avec une différence importante : un méditant la cultive consciencieusement et il a le contrôle de cette conscience, et non l’inverse.

6. Conscience cessatrice

Je ne suis pas sûr que cessatrice soit un mot qui ait cours, mais je n’ai pas trouvé de meilleur mot pour expliquer ce que je veux dire. Lorsque le chercheur continue de marcher sur la voie de la méditation, la nature bavarde du mental commence à se calmer. Vous pouvez rester concentré sur tout ce que vous voulez sans être gêné par le bruit intérieur ni par des pensées vagabondes. Cet état s’appelle virama pratyaya. Virama veut dire cessation et pratyaya veut dire compréhension, intelligence ou conscience dans le contexte actuel. Mieux que subjuguer vos désirs (aussi facile que cela puisse être), c’est en premier lieu de ne pas les avoir. De ce fait, la conscience cessatrice est meilleure que la conscience unie. Il y a environ trois ans, j’ai déclaré que lorsque nous n’abandonnons pas une pensée, elle peut en fin de compte devenir ou un désir ou une émotion.

7. Conscience naturelle

On l’appelle bhava pratya et cela veut dire aussi quiétude mentale. J’ai soigneusement choisir le mot naturelle pour dépeindre ce niveau de conscience. Quand vous allez au-delà même de la concentration et que vous vous concentrez, quand vous faites l’expérience d’une cessation totale d’activité mentale, quelque chose de profond arrive : vous faites l’expérience d’un repos complet du mental. Pas de pensées, pas d’émotions, pas d’analyse. Cela conduit le mental à son état naturel de félicité pure, sans entrave, éternelle. Dans cet état, vos désirs et vos émotions ne vous agitent pas. La première différence qu’il y a entre la simple conscience heureuse (troisième état) et celle-ci est la fluctuation de la conscience. Au troisième état, même si vous faites l’expérience de la félicité, elle est facilement troublée par d’autres pensées et d’autres émotions. Mais dans l’état présent, vous êtes déjà allé au-delà de la subjugation du désir, vous avez déjà maîtrisé la cessation de l’activité mentale. Vous restez paisible.

8. Conscience expérimentée

On l’appelle upaya pratya. Dans l’Yajurveda et dans diverses Upanishads, upaya veut dire qui s’approche, qui accompagne, adresse, ou ce par quoi on atteint son but. Mais j’aime beaucoup la définition de B.K.S Iyengar (1918-2014) : expérimentée. Il est perspicace de noter que la conscience expérimentée a même été placée après la conscience heureuse et la conscience naturelle. Il y a une très bonne raison à cela. Dans les sept premiers états, quand le méditant continue de progresser, sa contribution au monde en général est encore très limitée. Il travaille encore à son propre bonheur et à sa propre paix. Mais dans l’état présent, cela ne le concerne pas uniquement. Conscience expérimentée veut dire qu’il est capable de conserver la conscience naturelle de lumière et d’amour qui travaille encore à jamais dans le monde à aider les autres. La vie de nombreux maîtres, dans de nombreuses cultures, le démontre exactement. Il y a des méditants qui ne s’arrêtent pas là, ils continuent. On les dit ‘suprêmement profonds’. Ces praticiens sont témoins de l’état suivant.

9. Conscience Suprême

Le méditant suprêmement profond fait l’expérience de l’état de conscience final que l’on appelle para vairagya. Cela veut dire suprême détachement. Si ne pas avoir de désir est mieux que de les subjuguer, alors conserver l’équanimité dans l’accomplissement ou non du désir est l’état ultime. Parce que même si les désirs peuvent être la première cause de la plupart des souffrances, nous ne pouvons nier qu’ils ont aussi été à la racine du progrès humain. Au niveau pratique, on ne peut pas sous-estimer leur valeur. Quelqu’un quelque part a voulu trouver une solution à un problème. Et on est arrivé au feu, aux outils, à la roue, à l’électricité, au téléphone, à l’avion, à l’ordinateur etc. A ce stade, un adepte développe une conscience altruiste qui n’est pas affectée par ses désirs. Fermement établi en samadhi ou en shamata, constamment calme, il continue de consacrer sa vie au bien-être de tous les êtres sensibles.

Est-il nécessaire de passer par les rigueurs de la méditation pour vivre le détachement suprême ? Pas vraiment. Je choisis la méditation parce que sa base scientifique m’a attiré. Vous n’y êtes pas obligés. Puisque j’ai basé ce courrier ainsi que le dernier principalement sur les yoga sutras de Patanjali, permettez-moi de le citer de nouveau :

Ishvara Pranidhanat va.
Les fluctuations de la conscience peuvent être empêchées en méditant sur Dieu et par un abandon total à lui.
IAST: Īśvarapranidhānāta vā. (Yoga Sutras de Patanjali,
I.23)

Si vous croyez en Dieu, vous pouvez encore atteindre un état de détachement suprême en développant une relation personnelle avec votre dieu et en vous abandonnant à sa volonté. Mais cela soulève une question importante : qu’en est-il de l’athée ou de l’agnostique ? Eh bien ils ont juste autant de chances, sinon plus, de vivre avec un suprême détachement. Comment ? Voyez-vous, en fin de compte il ne s’agit pas de méditation ou de croyance en une écriture ou en une religion, il s’agit de couler avec le fleuve de la vie, il s’agit de la vivre avec compassion et reconnaissance. Plus vous êtes élevé et plus vous avez naturellement de la compassion. Un être spirituel ne se souciant pas de l’orientation religieuse développe automatiquement une sollicitude désintéressée pour le bien-être de tout le monde dans notre magnifique création. Un tempérament de ce genre conduit à l’état final d’émancipation : la libération complète.

Voici un poème magnifique du Maître Zen Ryoken :

Trop ambitieux pour être paresseux,
J’ai laissé le monde prendre soin de lui-même.
Dix jours de riz dans mon sac;
Un paquet de brindilles près de la cheminée.
Pourquoi discuter d’illusion et d’illumination ?
Ecouter la pluie du soir sur mon toit,
Je m’assois confortablement, les jambes allongées.

Si vous êtes reconnaissant, si vous souriez, si vous êtes content et si le fait que vous soyez vivant aide quelqu’un, vous faites très bien. Respirez.

J’espérais aussi couvrir les sept stages de la conscience mais ce courrier est déjà trop long. Une autre fois. Plutôt une autre fois, oui.

Paix.
Swami

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