Quelqu’un m’a demandé l’autre jour pourquoi ce sont ceux que l’on aime qui nous blessent le plus? Si vous me le demandez, ce n’est pas une question mais une affirmation, car ceux que vous aimez peuvent vous faire le plus de mal. Ceux qui ne vous connaissent pas peuvent vous faire de la peine mais ils ne peuvent pas vous blesser émotionnellement. Dans des relations fracturées, il arrive un moment où deux personnes en viennent à ne plus s’inquiéter de leur relation. Elles sont fatiguées. En laissant tomber l’autre, ils deviennent indifférents l’un à l’autre. Dans cette indifférence, ils se sentent comme des étrangers. Alors ils n’ont plus de mal parce que des étrangers ne peuvent pas vous blesser.

Ceci étant dit, une relation souffre de nombreux coups avant de parvenir à ce stade où une telle indifférence se fait jour, où le dommage est irréparable. A chaque fois que vous êtes blessé, c’est un peu de vous qui se brise. Vous vous rafistolez, décidé à vaincre ou à changer l’autre, mais à chaque coup que vous prenez vous perdez un peu plus de vous-mêmes. De même que le sable filtre à travers un poing bien fermé, plus vous essayez de vous retenir et plus vite vous vous perdez. Et un jour vous vous retrouvez vide d’émotions envers l’autre. Ce jour-là vous devenez pour eux un étranger, et même jusqu’à un certain point même vis à vis de vous.

Vous vous regardez dans la glace, mais le vieux vous, le vous heureux ne se voit nulle part. Vous voyez le même corps dans le miroir mais vous ne ressentez pas la même personne à l’intérieur. C’est une phase triste car vous vous êtes perdu et à moins d’apercevoir le phare de l’amour, des vagues d’émotions continueront à faire tanguer le bateau de votre vie. Ce sont de nouveaux sentiments, de nouveaux gonflements de tristesse, de solitude et de peine, ce sont des émotions inconnues. Vous vous sentez comme un enfant perdu dans une foire, seul dans la foule, étranger absolu. Comment pouvez-vous ressentir une émotion intense envers des étrangers ? Vous ne le pouvez pas. Et le pardon comme la blessure est un sentiment intense. Vous ne pouvez que le ressentir pour vous-mêmes.

Plongé dans un texte religieux, Rabbi Kagan, communément connu comme le Chofetz Chaim, voyageait en train. Trois juifs qui étaient assis à côté l’invitèrent à jouer aux cartes avec eux car ils avaient besoin d’une quatrième main. Le rabbin refusa en disant qu’il préférait sa lecture au jeu de cartes. Les trois voyageurs ne savaient pas que l’étranger qu’ils sollicitaient était le fameux Chofetz Chaim lui-même. Ils tentèrent leur chance deux fois de plus et, se trouvant frustrés, ils devinrent fous. L’un deux lui donna des coups de poing à la figure tandis que les deux autres l’encourageaient. Le rabbin saisit son mouchoir pour tamponner sa blessure mais des gouttes de sang avaient déjà coulé et étaient tombées sur son livre.

Quelques heures plus tard le train arriva à la gare. Des vingtaines de gens s’y étaient rassemblés pour accueillir le sage. Il descendit du train la figure entaillée et les dévots voulurent savoir qui l’avait blessé. Le rabbin éluda la question et continua de marcher. Les trois coupables étaient tourmentés par la culpabilité après avoir pris conscience qu’ils n’avaient pas simplement battu quelque pauvre vieux type, mais le Chofetz Chaim.

Le lendemain, ils vinrent le voir chez lui pour lui demander pardon. Remplis de remords et de honte, ils le supplièrent de les absoudre. Mais le rabbin dit non et il refusa de leur accorder le pardon. Le fils du rabbin qui était témoin de tout cela en fut déconcerté. C’était le boulot d’un saint de pardonner, après tout. Les délinquants plaidèrent encore et le rabbin dit de nouveau non. Ils partirent le cœur lourd.

“Père,” dit son fils, “pardonne-moi de le dire mais je sens que ton comportement a été un peu cruel. Tu es mon icône spirituelle, toute la communauté t’admire. Pourquoi ne leur as-tu pas pardonné ?”
“Tu as raison, fils,” dit le rabbin. “Leur refuser le pardon a été pour moi inconvenant, mais la vérité est qu’il n’était pas en mon pouvoir de leur pardonner. “Bien sûr, moi Rabbi Kagan, le Chofetz Chaim, je leur pardonne,” continua-t-il, “mais mon pardon n’est pas important. L’homme qu’ils ont battu était celui qu’ils présumaient être un pauvre homme simple sans prétention, sans aucune foule de partisans à l’attendre pour l’accueillir. C’est lui qui a été la victime et il n’y que lui qui puisse leur accorder le pardon. Qu’ils aillent le trouver. Je suis incapable de les libérer de leur culpabilité.”

Il y a quelques mois j’ai écrit sur le pardon comme étant l’émotion la plus difficile. Il en est particulièrement ainsi parce que vous ne pouvez pas pardonner en tant qu’étranger, vous ne pouvez pas leur accorder le pardon en tant que personne nouvelle. Pour pardonnez, vous devez gratter la plaie, vous devez redevenir l’ancienne personne. Des braises d’émotions somnolentes se rallument alors que le vent des souvenirs souffle au loin la cendre de la fausse assurance. Des sentiments que vous croyiez partis depuis longtemps sont rallumés mais le nouveau vous a peur de s’occuper d’eux de nouveau. Vous ne voulez pas être blessé une fois de plus.

Le pardon, cependant, demande que vous soyez de nouveau blessé, une dernière fois, une fois pour toutes. C’est le pansement final pour soigner votre plaie. Il exige que vous mettiez votre force nouvellement trouvée ainsi que votre indifférence de côté et que vous vous exposiez de nouveau à l’ancienne vulnérabilité, à l’ancienne insécurité et à l’ancienne incertitude. Vous devez une fois de plus mettre vos anciennes chaussures usées et abandonnées. Vous devez redécouvrir celui ou celle qui vous a fait du mal, vous devez le ou la ressentir une fois de plus car les étrangers ne peuvent pas blesser et les étrangers ne peuvent pas pardonner.

Mulla Nasurdin trompa une fois sa femme et elle le découvrit. Elle fut blessée et furieuse contre lui. Pas loin de lui arracher les boyaux et de les encadrer pour remplacer leur photo de mariage dans le salon. Mulla s’excusa, elle pardonna et ils composèrent. Mais lors des deux décennies suivantes, elle rappela à Mulla ce qu’il avait fait.

Incapable de le supporter plus longtemps, il dit un jour : “Pourquoi continues-tu de soulever cela ? Je pensais que ta ligne de conduite était : “Pardonne et oublie.” “Oui”, répondit-elle. “Seulement je ne veux pas que tu oublies ce que j’ai pardonné et oublié.”

En réalité vous ne pouvez pas oublier ce qui est vôtre. Vous ne pouvez oublier que des étrangers. Pour pardonner, vous devez les posséder une fois de plus. Et lorsque vous le faites, l’indifférence fait place à l’amour et à d’autres émotions. Cela vous fonde à être blessé de nouveau. C’est pratiquement cyclique. Vous aimez, vous êtes blessé, vous composez ou vous ajustez, vous les aimez de nouveau et vous êtes de nouveau blessé. C’est à peu près inévitable. C’est la raison pour laquelle les gens peuvent passer toute leur vie en des relations injurieuses même quand ils on le choix de passer à autre chose.

La seule manière d’éviter d’être blessé dans une relation, c’est l’acceptation totale de l’autre, et, puis-je ajouter, c’est extrêmement rare. Si vous devenez indifférent, la relation ne sera plus intime, et si vous restez poche, vous serez presque certain d’être blessé. Une chose inextricable que cette vie. Méchante aussi, peut-être. Plus vous faites attention et plus vous devenez sensible. Et plus vous êtes sensible et plus vous serez blessé.

Vous êtes blessé parce que vous êtes humain et ils vous blessent parce qu’ils sont humains. Si ce qui est bon en eux dépasse ce qui est mauvais, réjouissez-vous et tournez-vous vers l’intérieur pour être moins vulnérable. Si ce qui est mauvais en eux surpasse ce qui est bon, pardonnez et passez à autre chose.

Les vôtres vous blesseront, car l’amour n’est pas de n’être jamais blessé. Au lieu de cela, c’est de ne jamais perdre de vue le bien qui est en l’autre même lorsqu’il vous blesse. Il bruine parfois légèrement et d’autres fois il pleut fort. Par moments il neigera et d’autre fois il pourra tomber de la grêle. En fin de compte, c’est tout de l’eau. Apprenez à la laisser passer.

Si vous l’emmagasiner entièrement, la vie deviendra un étang stagnant – il deviendra plus sale avec le temps. Si vous laissez aller, elle continuera de couler comme une rivière magnifique, bleue, propre et paisible.

Paix.
Swami

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