Notre monde est composé de gens. Habituellement, nos meilleurs et nos plus mauvais souvenirs ont en eux d’autres personnes. Vous pouvez désirer des voitures de luxe, des maisons à la plage, des yachts et quoi que ce soit, finalement, vous rêvez de les partager avec quelqu’un. Loin de la folie qui court à travers le monde, vous pouvez imaginer fuir ou être seul sur une île lointaine ou dans une grotte de l’Himalaya, mais finalement, votre cœur aspire à partager vos joies et vos peines avec quelqu’un, cette personne parfaite qui est là pour vous, qui vous comprend et ainsi de suite.

Quand l’amour est une exigence aussi fondamentale et réciproque de l’existence humaine, vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les gens ont du mal à être ensemble ou pourquoi ils déclinent si vite ?

Laissez-moi partager avec vous l’histoire d’un de nos bénévoles de l’ashram. Lui et beaucoup d’autres passent ici beaucoup de temps et sont très vigilants. Une âme joyeuse, je l’ai vu éloigner les chats de nos cuisines, chasser les oiseaux des arbres chaque fois que je suis assis dans le jardin et effrayer les autres chiens. Nous l’appelons Mixou parce que son visage est noir de jais tandis que le reste de son corps est blanc comme neige.

Alors que Mixou est adorable, il n’est pas connu pour la compassion ou pour la paix. L’autre jour, quelqu’un l’a surpris en train de pisser sur la serviette d’un de nos moines. Une serviette qui séchait gentiment au soleil sur une corde et sans blesser Mixou de quelque manière que ce soit. Quand on l’a confronté, il a remué la queue, a offert le regard le plus innocent qui soit et s’est éloigné avec remords. Sauf que le lendemain il a encore piqué une serviette.

On l’a arrêté une fois de plus et, heureusement, Mixou s’est abstenu de s’aventurer dans de telles expéditions tranquilles. J’acceptais tout de son comportement, sauf qu’il dominait les autres créatures de l’ashram, surtout quand j’étais assis dehors et que je leur donnais à manger. Mixou, cependant, n’arrêterait pas de regarder et de se gaver de la part des autres. En conséquence, je lui ai interdit de venir dans mon jardin pendant une semaine et de se trouver dans les environs à l’heure de mon déjeuner.

Un jour, en février 2017, j’étais assis sous mon arbre préféré et mon déjeuner allait être servi quand Shamata Ma (l’une de mes disciples résidentes) est venue me dire que Mixou n’existait plus.
“Quoi !” Je ne pouvais pas en croire mes oreilles. “Hier, je l’ai grondé et je l’ai renvoyé. Il allait parfaitement bien et il était tout joueur ! ”
“Un serpent l’a mordu dans l’après-midi, Swamiji,” dit Ma. “Nous avons rapidement pris un taxi et l’avons emmené à l’hôpital. Le vétérinaire lui a fait une piqûre, l’a mis sous perfusion et il a tout essayé mais malheureusement ça n’a pas marché.”
Les yeux de Ma étaient remplis de larmes. J’ai soudainement perdu l’appétit et Mixou a continué à miroiter devant moi.

Mon déjeuner a été apporté et j’ai fait part de la triste nouvelle. Un voile de tristesse a recouvert notre bonheur comme des nuages de pluie inattendus par une journée ensoleillée. Tout le monde se rappelait comment Mixou avait l’habitude de jouer et de donner des ordres. Ils ont raconté beaucoup d’histoires amusantes et il nous manquait énormément. Je me suis tapé sur les doigts pour l’avoir grondé la veille. Je me suis souvenu qu’il était sorti triste de mon jardin. Le déjeuner m’a semblé insipide et l’après-midi long. L’aarti du soir dans le temple a été une activité ordinaire. Je ne pouvais pas avaler la vérité que nous ne reverrions plus Mixou.

Le lendemain, Swami Vidyananda est venu vers moi tout excité et a dit, “Swamiji! Mixou est vigoureux et cordial. Il va bien !”
“Mais, Ma a dit qu’on l’avait emmené à l’hôpital, qu’on l’avait traité et qu’il n’avait pas pu survivre.”
“C’était un autre chien qui commençait à venir ici. Ma pensait qu’on l’appelait Mixou. Il est voyou comme toujours. Je viens de donner du pain à Mixou avec de la crème.”
J’ai éclaté de joie et je suis descendu. Il était là, agitant vigoureusement sa queue. En regardant ses tremblements et son balancement, on aurait même pu penser que sa kundalini s’était éveillée, si vous voyez ce que je veux dire. Je lui ai fait signe de descendre, il est arrivé en courant et s’est mis à rouler dans l’herbe devant moi.

Les deux jours suivants, Mixou a été traité comme un VIP (Very Important Pet), une célébrité, et tous ceux qui résidaient à l’ashram étaient ravis et lui ont donné toutes sortes de délices. Je suis sûr qu’il était troublé de l’étalage soudain de ce grand amour et de cette attention. Il doit penser : “Qu’ai-je fait ? Quel est le problème avec ces gars-là ? J’espère qu’ils savent que je suis Mixou. Le Mixou. Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Vraiment, les humains sont fous, je vous le dis. Une bande de cinglés. Crevés avec moi un jour et salivant le jour suivant. Qu’est-ce qui se passe !” Non seulement je pouvais comprendre sa confusion, mais je l’appréciais aussi.

Les jours suivants, il a été préféré à tous les autres : mangoustes, chats et autres chiens. Et cela a conduit à une belle leçon : parfois, vous ne savez pas à quel point vous aimez quelqu’un jusqu’à ce qu’il vous quitte. Nous prenons souvent la présence de nos proches pour acquise. Quand deux personnes s’habituent l’une à l’autre, tout entre elles devient une sorte de norme : amour, attention, respect, affection, etc. Bien que ce soit une bonne chose, cela a aussi son revers : quand quelque chose devient pour nous normal, nous cessons souvent de le valoriser. Nous commençons à ressentir que nous n’avons plus besoin de travailler sur nous-mêmes ou sur nos relations, que ces bons sentiments seront toujours là. Ce qui avait été un privilège, une bénédiction, est alors considéré comme un droit. Bientôt, ce genre de se sentiment du droit crée des attentes. À leur tour, les attentes non satisfaites sont la cause profonde de toutes les relations douloureuses.

Lorsque deux personnes se séparent, elles se mettent toutes les deux à se concentrer sur ce qu’il y a de négatif chez l’autre. On ne voit que Mixou faire la loi ou tacher des serviettes et puis, le jour où on ne le voit plus, on retrouve les mêmes aspects coquins, voire mignons. Toutes les relations réelles et matures subissent une phase de crise lorsque tout ce que vous connaissez est remis en question. En fait, c’est seulement dans la tension que vous apprenez vraiment à quel point une relation est fragile ou forte. Et il n’y a qu’une seule chose qui distingue le couple qui célèbre son jubilé d’or de celui qui se bat dans un tribunal après des mois de mariage. C’est-à-dire : dans une relation saine, vous vous concentrez sur les aspects positifs de l’autre personne alors que dans une relation négative vous faites le contraire. Quand vous vous concentrez sur ce qui est bien plutôt que sur ce qui est mauvais, vous apprenez naturellement à apprécier tout ce qui est là. Et quand vous appréciez vraiment quelque chose, vous travaillez dur pour le protéger.

Au cours d’une grosse averse qui inonda les rues et qui ressemblait à un déluge de l’époque de Noé, un homme est entré dans une boulangerie. Son parapluie avait été maltraité par la pluie orageuse et il était complètement trempé.
“Un bagel avec du fromage à la crème,” dit l’homme.
“Juste un,” demanda le boulanger, surpris de voir un client à cette heure.
“Oui.”
“Vous devez vraiment aimer mes bagels !”
“Je ne mange pas de bagels. C’est pour emporter.”
“Oh,” dit le boulanger, “est-ce pour votre femme ?”
“Vous pensez que ma mère m’enverrait par ce temps-là pour un bagel ?”

Il est facile de se laisser emporter et de penser moi-moi-moi, mais une relation fonctionnelle implique beaucoup de patience, d’attention mutuelle et de respect. Avec ce genre de qualités fleurit la fleur sauvage de l’amour, répandant son parfum tout autour, rendant la vie plus belle et plus louable. Puisque personne n’est une île et considérant que nos souvenirs, nos pensées, nos désirs et nos rêves ont en eux d’autres personnes, nous pouvons aussi bien valoriser les gens qui se trouvent déjà dans nos vies. Car vous appréciez toujours ce que vous aimez vraiment. Et la seule façon de garder l’amour est d’aimer de retour. L’amour engendre l’amour.

(Au fait, il y a deux jours, j’ai vu Mixou flâner au bord de la rivière sans se soucier du monde.)

Paix.
Swami

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