Brahma Dutt avait servi l’Etat pendant quarante ans et il était le ministre à qui l’on faisait le plus confiance à la cour royale de Kashi. Le roi le consultait non seulement pour toutes les questions importantes, mais il l’aimait tant que Brahma Dutt dînait souvent avec la famille royale. Il avait un accès total aux chambres privées du roi. Les courtisans le respectaient pour sa droiture et les sujets de Kashi le révéraient pour sa sagesse.

Un jour, l’agent de sécurité du Trésor remarqua que Brahma Dutt mettait dans sa poche quelques pièces d’or sans les enregistrer dans le grand livre. Il le mentionna au chef de la sécurité qui rejeta immédiatement la plainte en disant que l’honorable ministre devait être pressé ou que le gardien se trompait. Quelques jours plus tard, la même chose se reproduisit : Brahma Dutt vola davantage de pièces et une fois de plus la plainte fut rejetée. Lorsque le gardien signala l’incident la troisième fois, deux nouveaux gardiens furent affectés au poste. Ils confirmèrent eux aussi que Brahma Dutt prélevait régulièrement une poignée de pièces de monnaie du dépôt royal.

Ils portèrent l’affaire à l’attention du roi qui les châtia pour avoir douté de quelqu’un d’aussi vertueux que Brahma Dutt. Cela n’empêcha pourtant pas les gardes de sécurité de faire leur travail, et finalement ils le prirent un jour en flagrant délit où il sortait une fois de plus avec un petit sac de pièces d’or sans le documenter.

“Comment osez-vous me toucher ?” cria Brahma Dutt quand les gardes l’attrapèrent. “Vous ne savez pas qui je suis ?”
“Vous pouvez être n’importe qui, mais là tout de suite, vous êtes un voleur,” déclara le chef de la sécurité. “Il vaudrait mieux coopérer ou sinon vous allez le regretter.”

Brahma Dutt essaya de se dégager de la situation mais les gardes furent implacables et, après une arrestation énergique, ils le présentèrent au roi comme un petit criminel.

“Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?” demanda le roi à Brahma Dutt après avoir entendu les faits.
“Rien, Votre Majesté.”
“Jetez cet escroc en prison,” ordonna-t-il. ” J’annoncerai la pleine sentence dans une semaine.”
Le roi était bouleversé de savoir que l’homme auquel il avait fait confiance toute sa vie s’était avéré être un fonctionnaire corrompu. Il enleva l’insigne royal de la veste de Brahma Dutt et leva la séance. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre et les gens dirent que Brahma Dutt était un voleur, un voyou, un scélérat et beaucoup d’autres choses.

“Est-ce que tout va bien ?”demanda la reine quand elle vit le roi faire les cent pas dans sa chambre au milieu de la nuit. “Vous semblez plutôt inquiet.”
“Je ne peux pas imaginer que quelqu’un comme Brahma Dutt puisse s’abaisser si bas et me trahir,” dit le roi, et il raconta tout l’incident.
“Alors il n’a rien dit pour sa défense ? Vraiment ?”
“Pas un mot.”
“Eh bien,” conseilla-t-elle, “il doit y avoir plus dans son acte que ce que l’œil voit. Vous devez parler à Brahma Dutt en privé. Quelqu’un comme lui n’a pas besoin de chaparder de petites sommes, ne le pensez-vous pas ?”

Avant d’annoncer la sentence, le roi affronta Brahma Dutt en privé et lui dit,Comment “un homme sage et réputé comme vous peut-il faire une telle chose! Vous avez servi mon père, enfant je jouais sur vos genoux. Vous auriez pu me demander de l’argent ou un prêt.”

“Votre Majesté, pas un sou n’a été détourné. J’avais déjà sorti l’argent de ma poche avant de me mettre à le sortir un peu tous les jours. Vous pouvez le faire vérifier. C’était une simple expérience.”
“Ce n’est pas le moment de poser des énigmes, vieil homme,” dit le roi avec impatience. “Parlez clairement.”
“Dernièrement, répondit Brahma Dutt, “je me suis mis à me demander ce que vous aimiez vraiment chez moi.” Était-ce ma sagesse, mes longues années de service, mes conseils impartiaux, ma réputation ou quoi d’autre ?” Je voulais savoir la raison pour laquelle les courtisans et les gens de Kashi me respectaient.
“Peut-être pour tout ça.”
“Je suis d’accord. Mais,” continua Brahma Dutt, “rien de tout cela ne pouvait me sauver, ô roi ! Une petite inconduite et j’ai vite été étiqueté comme tricheur, scélérat et que sais-je encore. J’en suis venu à la conclusion que c’était ma seule conduite qui me donnait le respect. Au moment où ma conduite a été discutable, tout le reste a cessé d’avoir de l’importance.”

Je trouve que cette histoire a la valeur d’une vie de sagesse. Notre conduite est la première représentation de l’enseignement que nous avons reçu, de notre éducation et de notre caractère. Il y a toujours des gens plus talentueux, plus qualifiés, plus compétents et plus intelligents que nous. Ceux qui nous dépassent en apparence, en richesse et en réalisations. Mais dans le grand ordre des choses rien de tout cela n’a vraiment d’importance. Pour les autres, cela fait peu ou pas de différence que vous les ayez servis pendant longtemps ou que vos intentions ou votre QI soient élevés ; ce qui importe en fin de compte, c’est que votre comportement soit noble.

Bien sûr, nous obtenons le respect sur la base de ce que nous savons et de ce que nous avons, mais un tel honneur se fonde sur l’hypothèse que sous nos réalisations repose une bonne conduite. Personne ne respecte (peut-être par peur mais pas intrinsèquement) un gangster comme il respecte un saint. Si vous examinez la vie de Rama, de Bouddha, de Mahavira, de Christ ou de Muhammad, vous découvrirez que ce n’est pas parce qu’ils ont donné au monde des vérités que les sages ou les prophètes avant eux n’avaient pas réussi à transmettre. Le monde connaissait déjà la plupart de ce qu’ils partageaient. Au lieu de cela, c’est leur conduite qui leur a accordé un statut immortel dans l’histoire humaine.

yad yad acarati sresthas tat tad evetaro janah,
sa yat pramanam kurute lokas tad anuvartate.
(Bhagavad Gita, 3.21)

Quelle que soit la conduite d'un grand homme (ou d’une grandefemme), les gens ordinaires ont tendance à la suivre. Le monde essaie d'atteindre le point de référence fixé par des gens formidables avec leur conduite exemplaire.

IAST: yad yad ācharati śhreṣhṭhas tat tad evetaro janaḥ
sa yat pramāṇaṁ kurute lokas tad anuvartate.

À mon avis, la conduite comporte trois aspects. Premièrement, la manière dont nous nous comportons et donc comment nous nous comportons avec les autres. Deuxièmement, la véracité de nos actions vis-à-vis de nos paroles ou de nos promesses. Et troisièmement, la manière dont nous agissons en toutes circonstances. Qu’il s’agisse de faire face aux adversités, de lutter contre les tentations ou de rouler dans la richesse, quelque part c’est notre comportement qui représente ce que nous portons à l’intérieur.

Comme un bon chef dirige sans effort un groupe d’artistes qui joue de la musique mélancolique qui nous fait fondre et nous émeut, notre esprit conduit l’ensemble de nos pensées, de nos paroles et de nos actions. Quand elles sont en harmonie, l’orchestre de la vie s’anime d’une belle musique. Mais, quand chacun joue dans une tonalité et dans un tempo différents, inconscient des instructions du chef d’orchestre, indifférent à la musique des autres, tout ce qui en sort est un bruit cacophonique.

“Quelle serait ma valeur si j’étais un esclave ?” demanda le roi à Mulla Nasruddin.
“C’est impossible à imaginer, Votre Excellence.”
“Pourtant j’insiste. Faites une proposition. Dites un chiffre.”
“Avec ou sans vos robes royales et vos embellissements ?” demanda Mulla.
“Avec tout sur ma personne telle qu’elle est.”
“Environ neuf cents dinars.”
“C’est ridicule, Mulla,” cria le roi. “C’est ce que valent mes vêtements à eux seuls.”
“Votre Excellence,” dit Mulla. “j’ai déjà pris tout ça en compte.”

Sans paroles gentilles, de nobles intentions et des actions véridiques, nous ne valons rien de plus que la somme totale de nos biens. Le voyage de l’humanité vers la divinité est pavé de bonne conduite. Les gens peuvent nous vouloir pour ce que nous faisons pour eux, ils peuvent nous respecter pour ce que nous avons, mais finalement ils nous aiment pour ce que nous leur faisons ressentir. Et la manière dont nous ressentons les autres dépend presque entièrement de notre conduite. C’est aussi simple que ça.

Paix.
Swami

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