Il y a neuf ans, nous avions loué des locaux pour notre affaire. C’était un immeuble de quatre étages et nous l’avions arrangé à notre goût. Pour son entretien, nous avions engagé une agence d’entretien ménager qui nous a fourni le bon personnel. Nous étions heureux de ne pas avoir à nous inquiéter de ce qui n’était pas le coeur de notre affaire, de formation, de maintenance et du reste. Pour un peu d’argent en plus, une agence extérieure était responsable de tout ça. Je me suis assis avec un des gars qui étaient responsables de l’époussetage de mon bureau, appelons-le AJ, et je lui ai expliqué comment je voulais qu’on le nettoie. Servez-vous de Swiffer ici, ici utilisez un chiffon humide, là un chiffon doux, etc.

AJ opina entièrement de la tête et il exécutait sa tâche à la perfection. J’étais impressionné par ce jeune homme qui semblait être à la fin de l’adolescence mais qui montrait la maturité d’un cadre supérieur. Mais il n’y avait qu’un problème. A chaque fois qu’il nettoyait mon bureau, toute la pièce avait une très forte odeur corporelle. Je trouvais ça insupportable. AJ était l’un des quatre gars qui faisaient le ménage et j’ai pensé à le remplacer par un de ses collègues, mais je ne voulais pas l’offenser.

Je ne savais pas comment aborder le problème sans le blesser. J’ai demandé à l’un de mes gestionnaires de demander gentiment à AJ de prendre un bain tous les jours avant de travailler. AJ a juste hoché la tête. Quelques jours plus tard, le problème persistait. J’ai commencé à m’énerver de sa négligence flagrante. Une fois de plus, notre responsable des opérations a discuté avec lui et AJ l’a informé que son agence ne lui avait délivré que deux chemises. Nous avons discuté sur le champ avec l’entreprise en acceptant de payer davantage, à condition qu’elle procure cinq chemises à chacun de leurs employés qui travaillaient dans nos locaux.

Le problème a été résolu pendant quelques jours, puis il a refait surface. Notre bureau était entièrement climatisé, de sorte que les portes étaient pour la plupart fermées et à chaque fois qu’il venait dans ma cabine, j’avais pendant quelques minutes du mal à respirer. Nous avons donné des déodorants à tout le monde et cela n’a fait qu’aggraver le problème en ce qui me concernait. Tout d’abord, la forte odeur de déo déclenchait mon allergie et provoquait mon asthme. Deuxièmement, le déo mélangé à son odeur corporelle produisait cette odeur mortelle d’un monde inférieur ou de tout autre chose. Ça vous donne une idée.

J’ai finalement pensé à lui parler moi-même. Car, comme la question n’était pas résolue, j’ai pensé (à tort) que mes gens ne comprenaient pas la gravité du problème. J’ai appelé AJ. Il avait l’air effrayé.

“Je suis très content de votre travail, AJ,” lui ai-je dit. “Nous le sommes tous.”
Un gros sourire a éclaté sur son visage. “Merci,” a-t-il dit.

“Tout le monde a une odeur corporelle,” ai-je essayé d’expliquer. “Portez-vous des vêtements frais et prenez-vous un bain tous les jours ?”

Son sourire a soudain disparu et il a baissé la tête. Il a fallu passablement le cajoler et le stimuler avant qu’il ne parle. Je lui ai répété plusieurs fois que je ne n’étais pas fâché envers lui et que je ne le renvoyais pas, que je voulais juste comprendre et résoudre ce problème.

“Même si je le voulais, je ne pourrais pas porter de chemise fraîche tous les jours,” a-t-il dit. “Je me lave tous les jours le visage quand je viens ici.”
Le mercure peut vraiment monter en Inde, il peut se mettre à faire chaud et on peut transpirer très vite. J’ai été consterné par sa totale absence d’hygiène.
“Désolé, AJ,” dis-je sévèrement, “mais, vous devez prendre un bain tous les matins avant de partir de chez vous. Ca n’est pas négociable.”
“Mais, je n’ai pas de chez moi, monsieur,” a-t-il dit, et il s’est mit à sangloter.
“Excusez-moi?” ai-je dit, me sentant terriblement embarrassé.

“Je n’ai pas de chez moi,” a-t-il réitéré. “Je vis dans un bidonville. Il est fait avec des bâches et neuf d’entre nous y vivent.”
“Quoi?”

“Il n’y a qu’un seul robinet d’eau dans notre bidonville qui compte plus de 500 résidents qui vivent dans 50 cabanes. L’approvisionnement en eau dure deux heures le matin et le soir. Même si j’attends toute la nuit pour être en tête de la file d’attente, les gros gars vont me battre. Ils se lavent toujours en premier. Même avant eux, la priorité est donnée aux femmes qui remplissent des seaux pour boire et cuisiner. Quand ils ont fini, il n’y a plus d’eau.”
“C’est horrible,” ai-je dit, choqué. “Mais, nous vous payons assez pour que vous puissiez vous permettre de louer un endroit convenable, au moins un logement partagé. Vous avez deux jours de congé par semaine et 9.000 Rs par mois. Je suis sûr que vous pouvez parvenir à avoir un meilleur mode de vie.”

Il en est venu à me dire qu’il n’en avait eu qu’un tiers et qu’il avait rarement eu un jour de congé. Lors de ses jours de congé, son agence de ménage l’envoyait chez le propriétaire pour nettoyer, jardiner, etc., ou dans un autre endroit.

J’ai téléphoné à l’agence de ménage et je les ai injuriés.
“Avez-vous jamais entendu parler de ce qu’on appelle les lois sur le travail,” ai-je dit au propriétaire ? “Vous ne dirigez pas une entreprise mais un cartel.”

Le propriétaire a dit ne commettre aucune faute et il continuait à dire qu’il devait y avoir une quelconque confusion. Frustré, j’ai raccroché. Nous avons rassemblé tous les gars de l’entretien ménager et nous leur avons alors donné un emploi direct. J’ai offert de payer leurs études, de réduire davantage leur temps de travail afin qu’ils puissent aller à l’école, au collège ou ailleurs. Aucun d’eux n’a été intéressé à étudier et je n’ai pas pu leur faire comprendre la valeur de l’éducation. Outre la grossière exploitation et le fait de vivre dans des conditions inhumaines, leur totale détestation de l’éducation était ce qu’il y avait de plus triste.

Sur une note plus légère, le problème d’odeur corporelle a finalement été résolu. Néanmoins, nous avons aussi arrangé une douche dans les toilettes des employés. AJ a déménagé dans un endroit loué trois semaines plus tard. Il a fallu beaucoup d’effort pour trouver un propriétaire pour lui louer un local parce qu’il voulait déménager avec les sept membres de sa famille.

J’ai appris une grande leçon de cet épisode : en observant quelqu’un d’autre, nous ne pouvons jamais dire ce qu’il traverse dans sa vie. Beaucoup de gens autour de nous vivent dans des conditions extrêmement difficiles, qui constituent un défi ou qui sont abusives, souvent sans faute de leur part. Mettant la loi du karma de côté, je ne pense pas qu’AJ ait jamais voulu naître dans des circonstances aussi terribles, ou qu’en grandissant il ait jamais imaginé que c’était la sorte de vie pour laquelle il s’était inscrit. D’ailleurs, peu importe ce qui aurait pu se faire, personne ne mérite d’être maltraité.

C’est pourquoi, à mon humble avis, notre première émotion à l’égard de quiconque devrait être de la compassion, accordons-leur le bénéfice du doute. En raison de notre éducation et de la façon dont notre cerveau fonctionne, nous ne pouvons pas cesser de juger les gens. Cela nous vient naturellement. Nous voyons un homme couché au bord de la route et nous pensons qu’il est ivre alors qu’il pourrait simplement souffrir d’une crise cardiaque. En nous basant sur la race, l’apparence, les vêtements, la parole, etc., nous étiquetons rapidement les autres. Cette façon malsaine de donner un sens à notre environnement et aux personnes qui nous entourent n’est pas spirituelle et elle est déraisonnable.

Si c’est le progrès spirituel que vous attendez, les vertus de la compassion et de la gratitude, de l’empathie et de l’humilité doivent être inculquées et pratiquées. Il n’y a pas d’autre moyen. Vous pouvez être ferme, vous pouvez dire non, vous pouvez refuser une demande, vous pouvez faire tout cela et bien plus encore sans avoir de compassion. Si la nature vous a tellement béni que vous pouvez vous permettre de lire ce site sur un téléphone, sur une tablette ou sur un ordinateur, etc., il vous appartient quelque part de faire votre part pour faire de ce monde un endroit plus beau. Je ne nie pas que vous devez avoir mérité, de par beaucoup de travail, les luxes que vous appréciez dans votre vie. Cela est d’autant plus une raison de faire quelque chose pour les autres. Car, si vous pouvez tant accomplir, vous pouvez facilement faire un petit peu plus.

En montant un jour dans train, la chaussure de Gandhi est sortie de son pied. Il a réussi à monter dans le train bondé, mais les chaussures sont restées en arrière. Après quelques mètres de son voyage, il a vite enlevé l’autre chaussure et l’a jetée sur le quai.
“Pourquoi avez-vous ça?” a demandé un passager.
“Au moins, quiconque les trouvera aura une paire,” a répondu Gandhi. “A quoi sert une seule chaussure pour n’importe qui ?”

Nous n’avons aucune raison d’abandonner notre bonté, de ne pas compter nos bénédictions, de ne pas aider les autres, de ne pas être doux. Quelle vie bénie nous avons ! Permettons aux autres de plonger dans nos joies et dans nos moyens. Le chemin de la bonté est très enrichissant pour celui qui cherche l’illumination.

Soyez bons.

Paix.
Swami

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